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Le temps du mal

"Si le théâtre essentiel est comme la peste, ce n'est pas
parce qu'il est contagieux, mais parce que comme la peste,
il est la révélation, la mise en avant, la poussée vers
l'extérieur d'un fond de cruauté latente par lequel se
localisent sur un individu ou sur un peuple toutes les
possibilités perverses de l'esprit.
Comme la peste, il est le temps du mal, le triomphe des
forces noires, qu'une force encore plus profonde alimente
jusqu'à l'extinction" 166
.

Récupéré par le théâtre, le dépeçage médical va dire et montrer le mal dans les
personnages, corps fictifs représentés par un vrai qui fait croire au spectateur qu'il
peut lui aussi s'y substituer. Cette "anthropophagie" multipliée, en plantant le mal
sur une estrade, va sublimer son dire et multiplier ainsi la résonance d'une
pédagogie des limites et d'une esthétique des normes que la médecine n'a que
péniblement articulée après sa mise en pièces.

En 1901, les Avariés,une pièce de Brieux, censurée parce qu'elle disait trop
l'innommable, déclencha un débat passionnant dans la très vibrante Chronique
médicale
: "Sous couleur de thèses sociales, la pathologie a fait son entrée, une
entrée bruyante, sur la scène de nos théâtres. Tantôt c'est une maladie qui fait le
sujet d'une pièce, tantôt c'est un médecin qui y tient un rôle, parfois même le
principal. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ?"
167.

Comme à l'accoutumée, les plus grands médecins (dont Fournier) vont se
prononcer. Passant en revue les propriétés pédagogiques et le rôle d'éveil des
consciences que joue le théâtre, ils sont généralement favorables et n'apportent que
des nuances légères à la "naturelle" translation.

La pièce, dépassant la pédagogie des normes sanitaires, informait sur l'état du
droit positif par la voix d'un personnage qui avait en main l'arme du fatum
juridique : un Dalloz.

A l'époque, il n'était pas un problème médical qui ne fut traité à la scène : Le
secret professionnel et l'euthanasie (Cas de conscience, P. Bourget et S. Basset) ;
la vivisection (La Nouvelle Idole, F. de Curel) ; le conflit entre la santé publique et
l'industrie
168(L'Ennemi du peuple, Ibsen) ; les internements psychiatriques
abusifs (L'homme mystérieux, Lorde et Binet) ; la question du mariage des
syphilitiques
169(Les Avariés, Brieux), la médecine illégale (Le Marchand de
Microbes
, au Grand Guignol, Céard et Weindel ; les aventures d'un faux charlatan
qui ne montrait pas ses diplômes de médecine pour élargir sa clientèle ! L'histoire
était là encore inspirée d'un fait divers authentique), la campagne antiovariotomiste
(La Fille aux Ovaires,Céard, le chirurgien s'y appelle Dychotome ! A la fin, le


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166A. ARTAUD, Le théâtre et son double, "Le théâtre et la peste", texte d'une conférence à la
Sorbonne (6/4/1933), in Oeuvres Complètes, Paris, NRF, Gallimard, V, 1974, p. 37.
167A. CABANES et G. PHELIP, "Autour des Avariés", C.M., (1901), p. 705.
168Dans cette pièce, la foule vient casser les carreaux d'un docteur qui a dénoncé la contamination
typhoïdique des eaux d'une ville thermale (très en vogue à l'époque). La chose s'était passée dans la
réalité et avait trouvé un dénouement beaucoup plus cruel puisque le jeune médecin en était mort.
Cf. Dr. E. LEVRAT, "La conscience médicale et le théâtre moderne", C.M., (1912), p. 6 et 7.
169Le même sujet sera porté à l'écran dès 1920 en Angleterre d'après Damaged Goods, pièce de
John Pollock (1913), film immédiatement censuré comme la pièce.

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