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Le musée de la dégénérescence

"Les nombreuses variétés de l'innombrable troupeau
dégénéré, alcooliques, opiomanes, paludéens, pellagreux,
pervers, misérables, aliénés, crétins, ne recèlent pas une
seule individualité. Cette foule est en fait une machine, un
manège qui tourne assez lentement pour nous donner
l'illusion de percevoir au passage des figures autonomes,
alors qu'il ne s'agit que de métamorphoses. L'indépendance
de ces personnages est un leurre, leur diversité est en réalité
la pire des monotonies, car, enchaînés dans leur succession,
ils ne peuvent rien signifier d'autre que l'horrible nécessité,
le parcours fixé d'avance, sans liberté ni choix, d'une agonie
collective" 135
.

Pour comprendre le discours normatif du pouvoir sanitaire au XIXème siècle,
il faut, en ce qui concerne les questions d'hygiène sociale, distinguer l'arrivée
successive dans l'histoire de l'hérédité pathologiquequ'a mise en lumière Moreau
(de Tours) en étendant "la clinique tératologique à tout le champ de la déviance"
136
(1850), et celle de la dégénérescencecomme "dissolution de l'hérédité" (Féré, fin
du siècle). Dans cette perspective historique, le dégénéré est passé du rang
d'humain damné et marqué individuellement par un destin cruel, à celui de non-
humain, "variété maladive"
137de l'humain, "cancer de l'espèce" 138. De la
découverte de Moreau à Féré, en passant par l'immense brassage darwinien,
l'accidentel dégénéré a fait souche et dessine, aux lisières de l'humanité, une
monstruosité de l'espèce qui menace la civilisation. Désormais ressenti comme un
déchet qui peut échapper aux normes par nature, le dégénéré préoccupe la science
du vivant et transforme significativement ses mécanismes cognitifs.

Véritable géologie de la matière humaine, l'étude de l'hérédité désagrège les
couches des générations, analyse et compare leur teneur, puis lance des verdicts
foudroyants sur la conduite à longue portée des hommes. Cet élargissement des
préoccupations sanitaires est ancien, mais au XIXème siècle, il atteint un maxima,
directement lié à l'industrialisation. L'importance croissante de la sous-humanité du
travail en fait une menace biologique et politique, et tout naturellement, pour
l'identifier et ainsi la désamorcer, on va lui faire voir sa monstruosité. Or ce schéma
comportemental, curieusement, a déjà servi et sert encore à la fin du XIXème
siècle, pour neutraliser sanitairement la noblesse.

Préoccupation essentielle, le souci du sang a entraîné chez les grands une
maladie professionnelle inattendue. Envers du mal des esclaves, le mal des rois le
rejoint par son origine car c'est la fonction de noble qui peut imposer le mariage
consanguin, l'état militaire ou écclésiastique. Génératrices d'états morbides ou de
stérilité, ces obligations professionnelles provoquent une dégénérescence qui peut
tourner à la disparition pure et simple de la lignée. Pour y obvier, les normes
juridiques ont parfois subi des distorsions imprévues : "Pour échapper à la ruine de
leur nom, ou pour la retarder du moins, les nobles ont eu recours à tous les moyens
qu'autorisaient les lois, à tous les arrangements auxquels se prêtait la complaisance
des princes, à des substitutions multipliées à l'infini, à des mariages contractés
successivement deux, trois et quatre fois, dans l'espérance d'avoir un héritier,

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135J.L. BORIE, Mythologies de l'hérédité au XIXème siècle, Paris, Galilée, 1981, p. 110 et
111, donnant une interprétation magistrale de la dégénérescence vue par MOREL.
136Id., p. 84.
137Ibid., p. 111.
138Ibid., p. 111.

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