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jugeons par le peu de goût que témoignent les autres "têtes couronnées" pour
l'herbe à Nicot" 156.
La perception sanitaire du pouvoir va même jusqu'à assimiler la tyrannie à une
maladie mentale 157 et curieusement, l'abus d'hygiène peut s'ajouter aux autres
symptômes de la maniaquerie : "Il n'y a pas de précautions qu'il ne prenne pour se
garantir d'une contagion possible. Très propre de nature, se lavant à chaque instant
- il y a des fontaines dans tous les coins de ses appartements - très méticuleux, le
Sultan fait la plus grande attention à tout ce qui touche aux questions d'hygiène et
d'antisepsie, et suit les progrès de la bactériologie avec un intérêt passionné. On ne
saurait imaginer jusqu'à quelles précautions ridicules le pousse sa microbiophobie.
Nous nous contenterons de donner un exemple : toutes les pièces, rapports et
documents qui doivent parvenir à Sa Majesté, passent préalablement par l'étuve de
désinfection, et comme elles sont toutes transmises sous une enveloppe cachetée
c'est à la tache rougeâtre qu'y a laissée la cire en fondant à la chaleur de l'étuve, que
l'on reconnaît ensuite, dans les bureaux des secrétaires auxquels une partie d'entre
elles sont transmises, celles qui ont passé par les mains de l'impérial
maniaque" 158.
Guidée par une peur panique de la mort, l'hygiène est ainsi susceptible d'abus
qui mèneraient le monde au désordre s'ils étaient généralisés. Dans la distribution et
l'application de ses normes, elle est une thérapeutique de la nature qui demande des
dosages et forcément, des spécialistes. Ainsi, l'excès d'hygiène est-il considéré
comme une drogue dangereuse pour soigner les angoisses existentielles. Cette
affaire est importante, car elle permet de mesurer aujourd'hui, le degré de
conscience qu'on avait alors de la potentialité tératogène de l'extrême-hygiénisme.
Par la magie du pouvoir sanitaire, le pouvoir politique est désenchanté puis
réenchanté : pratiquants raisonnables de l'hygiénisme, les souverains rasseoient
ainsi leur légitimité. Pistés jusque dans l'intensité de leur culte, on vérifiera leurs
lectures médicales 159. Certains, la fine fleur, iront jusqu'à passer leur doctorat de
médecine, étalant au grand jour l'utile alimentation d'un savoir nécessaire au
pouvoir 160.
En-dehors de cette remise en ordre des puissances, il faut voir dans l'étude des
maux de leurs personnages, l'occasion de dire ce qui pouvait autrement se révéler
innommable et celle de sortir, du théâtre de l'histoire, des images que le vrai théâtre
offrait explicitement.


156 "Une reine qui fume", C.M., (1910), p. 11.
157 Dr. A. LOMBARD dans la série : "Les maniaques couronnés, La maladie de Thanh-Taï,
empereur d'Annam", C.M., (1906), p. 769.
158 Dans la série des maniaques couronnés : "Le sultan Abdul-Hamid II", C.M., (1901), p. 193.
159 Dr. CABANES, "La Bibliothèque médicale des Souverains et autres grands personnages", in
Variétés médico-bibliographiques (série), C.M., (1897), p. 161. La remarque vaut pour les
grands écrivains.
160 "La reine du Portugal et la médecine", C.M., (1905), p. 784. Cette utile coïncidence des
pouvoirs avait été au préalable le lot des rois thaumaturges. Cf. M. BLOCH, Les rois
thaumaturges, Strasbourg, Bibliothèque de la faculté des lettres et de l'Université de Strasbourg,
XIX, 1924.
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