- Le droit d'imaginer

Dégagé des tempêtes de l'érudition, le théâtre est une épure de l'histoire. La
mise en scène, soigneusement codifiée par la civilisation, nourrit les hommes de
leur spectacle, leur racontant inlassablement leur vie comme si elle s'était détachée
d'eux ou comme s'ils n'étaient plus vraiment des humains, montrant dans le fatras
du réel ce qui est source de plaisir ou de réflexion et mérite une re-présentation.
Autre cuisine de la réalité, la science distingue, dans les humains, le
personnage du malsain : "Chaque diathèse crée un masque : ainsi, le cardiaque
diffère-t-il du cancéreux, lequel ne réagit pas de la même façon que le phtisique. Ils
se distinguent les uns des autres par un habitus extérieur, un faciès qui est comme
la signature de leur affection" 161.
Le corps, parce qu'il est mal connu de celui qui l'habite, est un objet de
curiosité et à lui seul, un spectacle. La médecine, qui s'en occupe, fournit depuis
toujours une mine au théâtre. On apprend à s'y méfier des médecins, des maladies
et des malades, et même quand il se consomme "à ventre déboutonné", le spectacle
est d'abord une mise en garde, puisqu'il signale à l'attention en représentant. Lieu
d'instruction et d'accusation, il va par son style, trancher dans le catalogue des
possibles inculpations et juger. Véritable autocrate, il est pourtant modéré par
l'influence de l'opinion et l'idéal esthétique.

La mise en pièces

Il faudrait faire l'exercice intellectuellement salutaire de lire, par exemple,
Syphilis et mariage, ouvrage du pape de la syphiligraphie, comme si c'était une
pièce de théâtre. Sachant aujourd'hui que l'hérédosyphilis est un mythe construit de
toutes pièces pour décomplexifier le réel et lui imprimer un parcours
scientifiquement repérable, offrant désormais à la pensée un monde imaginaire, il
pourrait sans mal entrer dans le jeu de l'art.
Ce médecin, du reste, ne cache pas qu'il assiste dans son cabinet, à un
spectacle parfois épouvantable : "Il y a une dizaine d'années, j'ai eu le spectacle
d'une malheureuse jeune femme convertie en un véritable monstre par le fait d'une
syphilide phagédénique. Le visage - ou, disons mieux, ce qui restait du visage -
n'était qu'une nappe cicatricielle irrégulière, bridée, anfractueuse, abominable. Du
nez, pas vestige ; à sa place, un antre béant, comme sur une tête de mort. De la
lèvre supérieure, pas trace ; l'arcade dentaire supérieure apparaissait à nu.
Complètement luxée en-dehors par des rétractions cicatricielles, la lèvre inférieure
était accolée au menton. Les deux paupières inférieures étaient de même renversées
en ectropion. Enfin, au-dessus d'un des sourcils, une excavation profonde
dessinait une vaste perte de substance subie par l'os frontal, etc. Sans parler du
voile palatin absolument détruit, du squelette intra-nasal anéanti, d'une double
tumeur lacrymale, etc., etc." 162.


161 P. CHEVROLET, Essai sur la psychologie du tuberculeux pulmonaire, thèse de Paris, Vigot
Frères, 1918. Compte rendu de A. CABANES, C.M., (1920), p. 222.
162 A. FOURNIER (le père), Syphilis et mariage, Paris, Masson, 1890, p. 51.
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