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d'une maladie de la gorge ; car sir Félix Shoon, le grand spécialiste anglais des
maladies du larynx, a été appelé plusieurs fois auprès de Sa Majesté et a dîné avec
elle dernièrement, à Balmoral" 153.
Comme presque tout peut désormais s'expliquer par une dégénérescence qui
frappe même les rois, ce qui devient important pour le pouvoir, est moins la remise
en ordre sanitaire, que sa soumission à la médecine. Or celle-ci, avec le mythe de la
dégénérescence, est désormais invulnérable car elle n'est pas obligée de guérir
l'inguérissable. "Hygiénisée", elle assiste au mieux le malade. Dans cette nouvelle
conception de l'art médical, des rois de la médecine sont reconnus par les vrais rois
et le pouvoir sanitaire devient un duplicata du pouvoir d'origine divine. Pour
illustrer ce phénomène, la très révélatrice Chronique médicale entretient le
feuilleton des médecins devenus "rois" en soignant les rois. On peut même y lire
parfois la critique en quelque sorte politique de leur pouvoir. Ainsi, le médecin
russe Sacharine, qui était déjà arrivé trop tard pour sauver Alexandre III, est-il
accusé d'avoir fait de sa dernière visite sanitaire à la tsarine, une représentation
théâtrale. Après avoir fait "arracher" les rideaux et ouvrir les fenêtres (politique ou
mise en scène anti-miasmatique), il se prit la tête dans les mains pour réfléchir dix
minutes, stupéfiant son entourage. Puis, tout à son effet dramatique, décida de la
thérapeutique la plus scénique qui soit : ""Préparez tout pour une saignée",
ordonna-t-il. La tsarine fit quelques objections. "Votre Majesté veut-elle prendre la
responsabilité d'une autre médication ? Moi, pas" 154.
Dans la personne des grands, le mal peut acquérir comme le médecin, de la
grandeur. Ainsi, un goutteux sera-t-il content d'apprendre que Louis XVIII l'était
aussi. Atteint par un mal qui touche les rois (ou les gens célèbres), il deviendra leur
parent et acceptera son mal autant que celui du pouvoir, l'un et l'autre réhabilités
par ce fil sanitaire. Il est même arrivé que voulant forcer cette parenté pathologique,
un certain snobisme, exacerbé par les moeurs imitatives de la Cour, pousse des
gens à se faire opérer de fistules imaginaires : "Lorsque Félix eut si brillamment et
si heureusement réussi la "grande opération", dont les inquiétants préliminaires
jetaient, depuis près d'un an, le trouble dans le monde de la cour et de la politique,
ce fut comme une explosion soudaine de "fistuleux invétérés",que l'imperturbable
éclat de leur santé habituelle ne permettait assurément pas de soupçonner... Avoir
pris sa part d'une royale infirmité et guérir par les mêmes émouvants procédés ;
faire montre d'une égale et digne impassibilité sous la cuisante morsure des
instruments, devinrent autant de titres de gloire devant lesquels pâlirent ceux des
vainqueurs de l'Alsace et des Pays-Bas. Pareille émulation de courtisanerie
pathologique entraînera sous peu, dans les antichambres de Fagon, une foule
étonnamment titrée de souffreteux imaginaires ou factices, avides de se faire
reconnaître ostensiblement le droit d'absorber, per os aut aliud, quelque horripilant
spécimen de ces magistrales décoctions purgatives, ad usum Regis, où le nombre
des ingrédients semblait directement proportionnel au rang social de "la partie
prenante"" 155.
Cependant, les délinquants de l'hygiène, quel que soit leur rang, ne sont pas
épargnés. En infraction, ils sont "immatriculés" dans leur infâmie : "Il paraît que la
nouvelle reine des Belges est une grande fumeuse, ce dont notre Société contre
l'abus du tabac n'a pas manqué de s'émouvoir. Quand elle n'était encore que la
princesse Albert de Belgique, au cours d'un voyage de Ténériffe à Anvers, les
passagers remarquèrent la consommation, tout à fait anormale, de cigarettes que
firent ses augustes lèvres. De toutes les souveraines, la dernière immatriculée, sauf
révérence parler, détient sans doute ce record, qui ne lui sera pas disputé si nous en


153 "La santé d'Edouard VII", C.M., (1902), p. 739, rapportant une nouvelle du Journal.
154 "Le médecin du tsar Alexandre III - Le professeur Sacharine", C.M., (1898), p. 83, rapportant
une nouvelle du journal Les Débats.
155 L. DELMAS, "Les Premiers Médecins du Roi sous Louis XIV", C.M., (1901), p. 371.
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