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Les soliloques de l'abstinence

"Je te dis de rêver tout haut, autrement
je te réveille" 19.

Au début du XXème siècle, la crainte de la dégénérescence s'était
concentrée sur la syphilis et l'abstinence était alors prêchée comme le moyen le plus
sûr pour éviter le mal. Cette croyance n'était pas partagée par tout le monde et
beaucoup pensaient encore qu'on pouvait attraper la vérole en "pissant contre le
vent". La science, elle, s'interrogeait sur les conséquences physiologiques d'une
telle mise en panne : les hommes n'allaient-ils pas devenir impuissants ou
inféconds ?

Très curieusement, à ce discours qui devait finalement rendre l'individu
responsable de sa santé en l'obligeant à s'interroger sur la nécessité de satisfaire un
besoin aussi périlleux, avait au préalable correspondu un questionnement sur la
légitimité de l'intervention administrative en matière de prostitution.

En 1864, les "féministes" anglaises étaient parties en guerre et elles avaient
créé la Fédération abolitionniste internationale. La fondatrice, Mme J. Butler,
épouse d'un docteur en théologie (recteur du collège de Liverpool puis chanoine de
Winchester) avait entrepris de faire abroger les Contagions diseases Acts- très
timide essai parlementaire pour réglementer la prostitution. Ce fut un triomphe. En
1886, les Actsétaient abolis. Les arguments utilisés par les féministes étaient
multiples :

- la réglementation ne procédait d'aucune loi (la France était dans le même cas) ;
- elle traitait inégalement les hommes et les femmes en obligeant les racoleuses
seulement, à une visite médicale (les hommes en subissait cependant l'équivalent
dans l'armée, la marine et dans certaines administrations et industries) ;
- la visite corporelle était, en elle-même, impudique et obscène et les scandales
policiers ne manquaient pas à ce sujet, qui avaient mêlé des femmes honnêtes aux
autres et leur avaient fait subir la torture morale de l'inventaire sanitaire ;
- en diminuant les risques de contagion, la réglementation offrait une sécurité à la
débauche. Elle était donc corruptrice et immorale ;
- les mesures étaient insuffisantes et de ce fait, inutiles.

L'Europe entière se divisa en deux camps : les abolitionnisteset les
réglementaristes.

Les hygiénistes, eux, voyaient dans tout ça un classique recul de la
légitimité sanitaire face à la morale :
"Tout redeviendrait si simple si on consentait à laisser à leur place la morale, la
religion et tous les préjugés qui sont nés pendant des siècles de leur mélange avec
une question d'hygiène, si on renonçait en un mot à faire de la police des moeurs
pour faire de la police sanitaire."
20

C'était au nom de l'hygiène et de la santé publique qu'il fallait désormais
légiférer. Or, les règlements tâchaient de réprimer la prostitution pour l'empêcher et
non pour la rendre sanitairement inoffensive, et les hygiénistes étaient aussi
choqués que les féministes par l'inscription esclavagiste des filles ("en carte").
L'instruction du préfet de police A. Gigot (15/10/1878), qui visait à pourchasser
sauvagement les clandestines et donnait des pouvoirs discrétionnaires aux

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19G. SCHEHADE, Histoire de Vasco, Paris, Gallimard, 1956.
20E. DUCLAUX, L'hygiène sociale, 1902, p. 248.

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