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L'efficacité sacrilège


En 1883, l'établissement des assurances obligatoires contre la maladie, les
accidents et l'invalidité, avait fait de l'Allemagne une pionnière. Les cotisations
payées par les ouvriers et les patrons matérialisaient dans la réalité, la taxe sur la
santé dont rêvaient tous les hygiénistes pour faire face aux dépenses nombreuses,
hétéroclites mais si rentables de la politique hygiénique. En Allemagne, chacun
payait pour que le corps collectif des ouvriers soit assuré et préservé puisque la loi
autorisait les caisses d'assurance à subventionner les travaux d'assainissement, les
constructions d'habitations ouvrières, les sanatoriums, etc.
8.

La justification de cette obligation trouvait sa source dans la dette contractée
involontairement par l'homme né dans une société qui le prenait en charge
(entretien, éducation, etc.) jusqu'à ce que son travail amortisse l'investissement.
Mais encore fallait-il que sa vie ne soit pas trop vite compromise. Le système
obligatoire de l'assurance permettait la création d'un corps collectif qui supportait
financièrement mieux les chocs et les investissements sanitaires. L'assurance contre
le chômage, véritable maladie sociale, allait vite entrer dans cette logique de
l'effacement du corps individuel au profit d'un corps collectif.

Bien avant que l'Allemagne ne donne à la représentation de la santé, une
sanction pratique, on s'était occupé de calculer le prix de certains investissements
sanitaires et, très grossièrement, leur coût individuel avait pu être établi. Mais pour
prouver la réelle rentabilité de l'hygiène, il aurait fallu calculer précisément les
statistiques de natalité et de morbidité et vérifier l'influence que les dépenses
sanitaires avaient eues sur elles.

L'énorme difficulté ne décourageait pas les auteurs qui donnaient
arbitrairement un prix au capital représenté par l'ouvrier
9, au coût moyen des
journées de maladie et notamment aux maladies sociales
10. Mais c'est surtout la
tuberculose qui mobilisait les sacrilèges car elle éliminait l'ouvrier au moment de sa
vie où il était le plus productif et incitait au calcul. En Allemagne, les assurances
devaient verser des rentes d'invalidité aux tuberculeux et devant l'énorme
gaspillage, la lutte prophylactique s'était à ce point intensifiée que la mortalité était
passée de 31/10 000 en 1886, à 19 en 1901.

Ainsi, à la fin du XIXème siècle, une nouvelle forme de solidarité humaine
était née : la solidarité économique par la santé. A un sentiment très vague de
santé collective que la contagion avait matérialisée, s'était peu à peu substitué le
calcul sacrilège et utilitaire qui assumait des réalités budgétaires : quand l'individu
était malade, la patrie l'était aussi financièrement.

La logique budgétaire allait précipiter le médecin et ses outils vers une
optimalisationmesurable qui ne dépendrait plus de la philanthropie. Le froid souci
de rentabilité fit même utiliser les moins aptes (Minderbeähigte) et les bataillons
d'ouvriers malingres entrèrent dans la lutte économique.


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8En 1901, elles avaient dépensé 87 500 000 marks, d'après CRITZMANN, "les résultats de la
lutte antituberculeuse en Allemagne", HPML, 1903.
9Le 1er avril 1878 au Congrès d'hygiène de Paris, l'Anglais Chadwick évaluait l'ouvrier, life
capital, à 200 livres (5000 francs), valeur doublée quant il atteignait 40 ans. En 1904, l'Anglais
Farr l'estimat à 159 livres. Cf.ENSCH, op. cit., pp. 8 et 9.
10Un vénérien coûtait 900 marks annuels à l'Allemagne en 1902 (cf. Deutsche Gesellschafft zur
Bekämpfung der Geschlechtskrankheiten), ENSCH, ibid.

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