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leurs devoirs vis-à-vis de la santé publique, au même stade que le paysan qui sait ce
que vaut sa vache et qui ignore le prix de sa femme"
1.

Pour trouver un équivalent économique de la santé, il fallait comptabiliser ce
que coûtaient la maladie et la mort et ce qui était fait pour les éviter l'une et l'autre.
En bref, il fallait définir le budget de l'hygiène. Ce pénible et incertain labeur a été
tenté à diverses reprises dans le dernier quart du XIXème siècle et notamment à
l'occasion des Congrès d'hygiène, véritables creusets des innovations en tous
genres. On comprendra sans peine l'utile propagande que pouvait faire à l'hygiène
des calculs comme celui-ci : "Si nous pouvions faire en sorte que 14 000 personnes
(tuberculeuses) environ puissent garder leur capacité au travail pendant trois ans
seulement, nous aurions sauvé un capital de 17 000 000 marks (en supposant que
la valeur productive de chaque individu soit de 500 marks par an)"
2.

Souvent, la démonstration arrivait à prouver que les économies réalisées par
les mesures sanitaires, surpassaient le capital nécessaire à la construction des
logements salubres, cheval de bataille de l'hygiène sociale.

De ces comptes établis pour des collectivités, la division scélérate était toujours
possible et donnait alors un prix à la vie humaine.

Témoins de cette dégradation, certains hygiénistes se récriaient bien haut que
la santé de l'homme n'était pas une "denrée" (Duclaux) et que l'hygiène devait
toujours avoir pour corollaire la philanthropie. "La meilleure hygiène est faite
d'assistance et de bienfaisance publique, largement comprises et inséparables d'une
bonne police sanitaire"
3. Cet amalgame entre la générosité et la dimension civilisée
qu'on devait conserver dans l'estimation de l'humain, était certes maladroit, mais
démontrait du même coup la panique que l'opération faisait naître.

Certains, plus habiles, s'empressaient de dissocier dans l'homme ce qui était
inestimable : "La vie de l'homme n'a pas de prix quand nous l'envisageons dans
son côté moral et intellectuel. Tout l'or du monde ne suffirait pas pour payer
l'existence des grands hommes qui font sa gloire et sa prospérité, etc."
4. C'était
implicitement avouer que le corps, lui, avait un prix. Pour mieux l'établir, le
protocole imposait le rappel incessant de cette soustraction qui donnait
artificiellement du poids à l'incorporel à un moment où justement on devait s'en
débarrasser. Par une sorte de mortification intellectuelle, il fallait faire abstraction de
la dimension philanthropique (c'est-à-dire sentimentale) et glisser sournoisement de
l'économie des vies humaines à l'économie de l'argent qu'elles représentaient : "1º
Toute dépense faite au nom de l'hygiène est une économie ; 2º Rien n'est plus
dispendieux que la maladie, si ce n'est la mort ; 3º Le gaspillage des vies humaines
est le plus dispendieux de tous"
5.

L'artifice n'était pas de l'ordre du plaisir, il s'agissait de se démarquer
définitivement de l'attitude indécente de ceux qui confondaient l'homme avec les
choses ou les animaux.


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1Dr. ENSCH (Chef du service hygiénique à Schaerbeek (Bruxelles)) "La socialisation de la
médecine - Essai d'hygiène sociale", RHPS, (1904), p. 7.
2Id.citant KOHLER (Congrès de la tuberculose, Berlin 1899), p. 10.
3ENSCH citant STRAUSS, id., p. 12.
4ROCHARD, Traité d'hygiène sociale, cité par ENSCH, p. 11.
5ENSCH, ibid. (d'après Rochard).

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