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Le collectif fait l'homme et l'abolit


L'énorme dilapidation sanitaire que l'industrie "carnivore" réalisait a tout de
suite frappé l'hygiéniste. Ayant ouvert originellement les portes des fabriques pour
voir l'effet des insalubrités sur les ouvriers et déterminer ainsi de quel ordre
l'empoisonnement serait pour le voisinage, l'hygiéniste avait tout naturellement
dérapé vers le social en faisant voir que l'ouvrier avait aussi une valeur, assimilable
à un capital.

Ce qui choquait surtout, au tournant de notre siècle, c'était la distribution
privilégiée des soins apportés aux machines : "Tandis que le moteur métallique est
graissé, huilé, nettoyé avec des soins jaloux, généralement le moteur humain est
abandonné à lui-même. Qu'il se rouille ! Qu'il s'encrasse !"
6. Une gestion logique
devait imposer un égal souci dans la préoccupation du rendement pour l'homme et
pour la machine, mais quand la machine humaine était hors d'usage, à la différence
des machines, on la remplaçait gratuitement. La condition de l'ouvrier était ainsi
bien pire que celle de la machine ou du cheval de fiacre auquel on le comparait
souvent, car tous les deux avaient un prix, déterminé et revendiqué.

La politique esclavagiste pratiquée à Cuba depuis 1854 était alors l'exemple de
l'abomination puisque, pour remplacer les esclaves des plantations de sucre qui
"s'usaient" en dix ans, on y encourageait par des primes "l'élève de la race noire,
comme on faisait en Europe pour la race chevaline"
7.

Ni machine, ni animal, l'ouvrier n'était pas non plus un esclave puisqu'il
n'avait pas de prix. Mais ce qui le protégeait ontologiquement, empêchait en même
temps la prise en compte effective de sa valeur : sans prix, il ne valait rien et sa
santé n'était pas protégée.

La menace d'une épidémie de variole pouvait seule faire déroger à la règle.
Une vaccination générale était alors pratiquée car le travail ne devait pas s'arrêter.
Ainsi, le corps de l'ouvrier n'avait-il de poids que dans sa dimension collective.

Les épidémies, comme les guerres, avaient toujours eu un rôle déclenchant
dans la réalisation des progrès sanitaires. Le succès de Pasteur était venu de la
vaccination contre la rage, non pas parce que nombre de gens étaient touchés, mais
parce que cette maladie donnait l'image la plus percutante de l'épidémie. Elle passait
par le symbole pulsionnel de l'homme - viande morduequi tout de suite cessait
d'être humain et, de ce fait, s'était longtemps fait impunément étouffer entre deux
matelas. Grâce à la rage, le mécanisme épidémique fut mieux et plus vite compris,
et le caractère évitable de maladies qui fauchaient par ailleurs massivement les
hommes, fit de l'attitude prophylactique, le comportement raisonnable de l'homme
moderne. Il était logique que la variole, matrice la plus ancienne du savoir sur le
traitement des épidémies, bénéficie la première de l'immense influx prophylactique
pastorien. Aussi soucieuse qu'un patron d'en préserver l'ouvrier, l'Allemagne était
la première à l'avoir éradiquée, mais dans ce mouvement général de prise en compte
de la santé collective, la logique imposait de donner un prix au vivant.


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6Ibid., p. 5.
7Ibid., p. 12.

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