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Les Romains, créateurs des obligations alimentaires, durent calculer les pro-
babilités de vivre aux différents âges de l'homme 20. Pour la France, le plus vieux
document est un manuscrit du XIVe siècle sur la mortalité de Paris. On peut en
déduire une probabilité moyenne de vie de 1 sur 16. C'est à dire qu'un enfant à la
naissance pouvait espérer vivre 16 ans. Ayant fait fait ce calcul sur les données de
l'époque, Villermé arrivait à des résultats presque analogues à ceux d'un Suédois
qui avait calculé que la vie moyenne des garçons de Stockholm entre 1756 et 1763,
était de 14 ans et celle des filles de 18 ans, soit la moitié de celle de la Suède en
général 21. Cette disproportion, qu'on retrouve à propos du XIXème siècle sous la
plume du même Villermé, concernant les riches et les pauvres, impressionne autant
que l'effrayante brièveté de l'espérance moyenne de vie.
En l'absence de tables de mortalité assez exactes pour permettre ce genre de
calcul, les hommes crurent longtemps trouver dans le nombre des centenaires,
l'indice de la vitalité d'un peuple et une bataille de chiffres souvent mythiques
s'engageait alors. C'est ainsi qu'au début du XIXème siècle, la Russie bouleversa
le paysage statistique en publiant ses registres mortuaires. La proportion des
centenaires y était de 10 à 20 fois plus forte qu'en France et qu'en Angleterre. En
1819, au comble de l'exploit, on pouvait même y trouver deux individus âgés de
160 ans 22. Les observateurs étrangers ne manquèrent pas de persifler sur ces
recensements patriotiquement enflés par le clergé et, tout prêts d'y voir une sorte de
perversion nationale, tombèrent sans doute des nues en apprenant que les
préfectures françaises tenaient en cette matière une sorte de record, leurs employés
s'étant amusés à y tripler sur le papier, le nombre des centenaires.
C'est que derrière cette enflure, se profilent de très vieux mythes biologiques et
ce n'est pas un hasard si Galien se vit attribuer longtemps les 140 années que sa
science médicale aurait dû lui valoir 23.
Mais plus actif que le savoir, l'influence climatique dominait depuis longtemps
l'imaginaire et les récits multipliés des voyageurs se plaisaient à accréditer la thèse
paradoxale que les climats d'airain favorisaient la longévité. Ainsi, sous les climats
désespérés du pôle où le froid "couvre pendant la nuit les yeux des marins d'un
voile de glace qu'il faut briser le matin pour leur rendre la lumière" 24, le milieu
génère des hommes différents, propres à résister aux pires atrocités. "L'Islandais,
retiré pendant l'hiver sous son toit de gazon, que supportent, au lieu de solives en
bois, des côtes de baleine, occupe ses veillées par la lecture d'antiques chroniques,
toutes remplies par des exploits guerriers de ses ancêtres, que sa famille,
rassemblée autour de lui, écoute avec avidité" 25. Aussi adaptés au froid que les
équarrisseurs de Montfaucon le sont au putride, les hommes semblent se plaire
partout, puisque des observations confirmant celles des Anciens, leur reconnaissent
aussi une incomparable longévité au voisinage de l'équateur. Savary y aurait vu des
vieillards égyptiens monter à cheval, ce qui, avec la capacité à engendrer, est, à
cette époque, un critère primordial de vitalité.
La loi de mortalité, bravant tous les tabous de l'interdit chrétien de la
spéculation sur le temps, est désormais considérée comme "aussi certaine que celle

20 Un document de VULPIANUS, juge qui a vécu pendant le règne d'Alexandre Sévère, dont
Justinien fait mention, l'explique en détail, mais on ne connaît pas la raison qui gère ces calculs.
21 Sir F. d'IVERNOIS, "Sur les centenaires et sur les conséquences à tirer de leur nombre plus ou
moins grand", HPML, XV, (1836), p. 281.
22 Id., p. 279.
23 SUIDAS aurait réduit cette donnée à 70 ans. Cf. BENOISTON de CHATEAUNEUF, "De la
durée de la vie humaine dans plusieurs des principaux états de l'Europe et du plus ou moins de
longévité de leurs habitants", HPML, XXXVI, (1846), p. 256.
24 Id., p. 259, information rapportée par le capitaine de l'Etoile polaire.
25 Ibid., p. 261, d'après OLAFSEN, "Voyage en Islande".

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