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Encore plus culpabilisants, les abstinents qui pratiquent le carême ou les morti-
fications à outrance et se mettent ainsi volontairement en marge de l'humanité pour
mieux approcher Dieu. Monique Cottret raconte les pratiques marginales des
Convulsionnaires, mouvement animé au XVIIIème siècle par des femmes jansé-
nistes qui "s'inscrivent dans la tradition chrétienne la plus ancienne"
14en avalant
des crachats. Toutefois, nous dit-elle : "Chez les convulsionnaires, cette attitude
prend des allures de défi. Le plaisir (après un temps d'adaptation) naît de la
pourriture : des vers, des excréments sont avalés avec délice. Pour guérir des bles-
sures, pour ressusciter des cadavres, des "soeurs" lèchent des plaies purulentes,
sucent des corps en décomposition, sans souci de la puanteur qui pourtant suscite
l'horreur des curieux et donne la nausée aux assistants les plus convaincus. Le sang
caillé, le pus, deviennent leur unique aliment... Nous sommes loin des fruits du
jardin d'Eden : la cuisine macabre témoigne du désespoir des convulsionnaires. La
pourriture absorbée est celle du monde, de l'Eglise, qui trahissent l'enseignement
de Dieu. En avalant l'ignoble vomissure des hommes, elles prétendent sauver le
petit troupeau, préserver les élus de la secte"
15.

Dans le comportement de celles qui ingèrent toute l'horreur du monde, se
profile le militantisme des suffragettes qui se signaleront, à la fin du XIXème
siècle, en n'avalant rien.

Le volontaire désordre de l'alimentation de ces femmes, les sort des cadres
nosologiques classiques de la boulimie et de l'anorexie. Elles dérangent les
classifications et l'humanité parce que, l'ayant jugée, elles veulent la dépasser. La
lisière est ici supérieure, mais ses composantes humaines gênent tout autant la
civilisation et l'alimentation forcée des féministes les sauvera simultanément d'un
péril physique et moral.

Si les femmes sont plus souvent concernées par cette violence orale, c'est parce
qu'elles dirigent traditionnellement, de la cuisine, les conduites alimentaires et que
de cette langue à l'autre, il n'y a pas un pas.

  1. Le monstrueux ingluvies


Certains tempéraments sont mieux accordés que d'autres à une forme
déterminée d'"alimentivité"
16et un médecin du siècle dernier rapporte, dans un
ouvrage sur la médecine des passions (vieille catégorie médico-littéraire), l'opinion
sans doute banalisée d'une époque où frappe aussi la prise en compte nuancée,
leçon des guerres, d'une Russie qui pour nous, s'arrache à peine à sa
monochromie : "généralement parlant, les Espagnols sont sobres ; les Français
gourmets ; les Anglais gourmands ; les Italiens friands ; les Anglo-Américains
goinfres ; les Russes goulus ; et les Cosaques gloutons". Qu'est-ce à dire ? Il nous
l'explique savamment :

"Le gourmandproprement dit se livre immodérément, souvent même sans
besoin, à son goût pour les bons morceaux : grande et bonne chère, telle est sa
devise. Le friandn'est autre chose que le gourmand des pièces légères, des

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14M. COTTRET, "La cuisine janséniste", Dix huitième siècle, numéro spécial, "Aliments et
cuisine", nº 15, Paris, Garnier, 1983, p. 113.
15Id.
16J-B.F. DESCURET, (docteur en médecine et docteur es lettres de l'Académie de Paris) La
médecine des passions, Paris, Labé, 2e édition en 1844, p. 353.

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