Université Paris X - NANTERRE

Maîtrise : Histoire de l'administration publique

(1er semestre de l'année 2000-2001) - 3e partie, titre II, chapitre 1


Chapitre 1

Le recrutement

 

 

¶ I - Vers l'armée nationale

 

  • Le mythe de l'armée féodale n'a pas survécu à la Guerre de Cent ans. Depuis, le terme de soldat s'est imposé, ce qui signifiait que l'homme de guerre touchait une solde et que c'était donc un professionnel. A noter que l'obligation pour le roi d'entretenir une armée permanente fut la justification première de l'impôt permanent. Les Français ont ainsi conservé le souvenir qu'ils pouvaient payer pour éviter de servir militairement. Pour compléter les effectifs de l'armée de métier, Louvois, sous le règne de Louis XIV instaure la milice : obligation militaire appliquant, comme en matière fiscale un système de répartition entre les paroisses (élection, puis tirage au sort). On voit alors apparaître la pratique du remplacement militaire. A la fin de l'Ancien régime, l'honneur militaire est réservé au milieu aristocratique des officiers. Un simple soldat passe souvent pour un asocial. Le tableau de Greuze, La malédiction paternelle, montre un fils maudit parce qu'il a abandonné son père pour servir dans les armées du roi.

     

  • Sous l'angle institutionnel, les choses changent sous la Révolution (socialement l'avenir démontrera le maintien de la réticence face à l'obligation militaire). Le principe est désormais celui du soldat-citoyen. Face à l'invasion de la France, la Convention définit en 1793 le programme d'une population entièrement mobilisée (anticipation de ce qu'on verra en 1914-1918), organise la réquisition, c'est-à-dire une mobilisation de tous les hommes pouvant porter les armes, mobilisation largement inefficace puisque les hommes concernés n'ont pas été recensés. La conscription est inventée par la loi Jourdan, sous le Directoire (1998) ; c'est une obligation militaire impliquant l'existence d'un recensement préalable des futurs appelés, puis de leur sélection par un tirage au sort et un examen d'aptitude. Ce sera la loi militaire des guerres napoléoniennes. Le remplacement militaire, exceptionnel dans la loi Jourdan, sera généralisé à partir de 1802, avec cette importante limite que le remplaçant et le remplacé soient du même canton. En fait l'importance de la mobilisation dans cette période limitera considérablement les possibilités de remplacement. S'ajoutant à cela, les risques du remplacement en période de guerre rendront le remplacement fort onéreux. Après Waterloo on vit des remplacés, qui avaient payé une petite fortune pour obtenir un remplaçant, agir en justice contre des remplaçants revenus dans leurs foyers au bout de quelques semaines sans avoir été blessés. De tels recours eurent encore lieu après 1870. La jurisprudence donna tort aux remplacés, soit en qualifiant le remplacement de contrat aléatoire, soit en le définissant comme l'achat de la certitude d'être libéré de l'obligation militaire. En revanche un recours était possible contre un remplaçant qui désertait puisque le remplacé devait alors prendre lui-même l'uniforme pour le temps qui restait à faire.

     

  • La période allant de la Restauration au Second Empire est essentiellement marquée par la loi Gouvion-Saint Cyr de 1818. La conscription y est maintenue, mais de telle façon qu'elle contribue à une professionnalisation de l'armée. Le service militaire est long (entre 6 et 8 ans), mais le tirage au sort ne désigne que peu d'appelés. Le remplacement militaire contribue à cette professionnalisation en incitant ceux qui ont fait leur temps à se vendre comme remplaçants, solution qui a la préférence de l'armée (l'autre système de remplacement étant l'échange des numéros au moment du tirage au sort). La condition d'appartenance au même canton ayant disparu, un marché national du remplacement peut désormais s'organiser ; d'où l'apparition de professionnels parcourant la France pour proposer leurs remplaçants au moment du tirage au sort. Même si certaines catégories sociales sont plus demandeuses de remplaçants (bourgeois et paysans), le désir de se faire remplacer se rencontre dans toutes les classes de la société. C'est pourquoi on a vu s'organiser des assurances mutuelles entre des pères de familles mettant des fonds en commun afin d'acheter des remplaçants pour ceux de leurs fils qui tireraient un mauvais numéro.

     

  • Au début du Second Empire, la professionnalisation de l'armée se renforça. Le siège de Sébastopol ayant démontré la meilleure résistance des troupes aguerries, une loi de 1855 renforça le caractère professionnel de l'armée en transformant le remplacement en exonération . Celui qui avait tiré un mauvais numéro pouvait échapper à l'armée en versant à l'Etat une somme qui, mise dans une Caisse de dotation de l'armée, contribuait à encourager les engagements volontaires (primes à l'engagement). En 1866, la victoire de la Prusse sur l'Autriche à Sadowa fut un coup de tonnerre entendu dans tous les états-majors européens, pour lesquels la supériorité de l'armée était un dogme. Tirant la leçon du fait que l'armée nationale prussienne avait, à Sadowa, vaincu la meilleure armée professionnelle d'Europe, la France tenta en 1868 une réforme militaire d'urgence, donnant un aspect moins professionnel à l'armée, entre autres en restaurant le remplacement militaire (jugé plus "national" que l'exonération de 1855) et en tentant d'organiser des réserves (l'absence de réserves reste l'un des grands problèmes militaires des pays ayant opté pour l'armée de métier). Quant à l'efficacité de la loi de 1868... ce fut la défaite de 1870.

     

  • Ce fut ensuite la période de la Revanche conduisant à la Première guerre mondiale. Le remplacement militaire ne survécut pas à la Guerre de 1870, mais il y eut encore un tirage au sort entre 1872 et 1888 (6 mois ou 5 ans). L'égalité par la caserne et la véritable armée nationale annoncée par la Révolution furent approchées du fait de la loi de 1905 fixant le service militaire à 2 ans. En 1913, une loi de circonstances porta le service militaire à trois ans afin que la France ait plus de monde sous les drapeaux au moment où l'inévitable conflit éclaterait. La Revanche fut aussi marquée par un conditionnement des esprits, destiné à convaincre les Français de la nécessité du sacrifice militaires. Les moyens en furent l'éducation civique dans les écoles de la République, mais aussi l'éducation religieuse dans les autres, les mouvements patriotiques, les sociétés sportives orientées vers la préparation militaire et, au moment du conflit, une sorte d'union sacrée du monde littéraire et journalistique (avec en réaction la création du Canard enchaîné ) dans laquelle la ferveur patriotique se transformait aisément en hymne au massacre et en théorie raciste (travaux du médecin Bérillon sur les différences physiologiques des Allemands).

 

¶ II - Vers l'armée de métier

 

Cette expression gaullienne résume le parcours de ce siècle en réunissant des éléments pas nécessairement liés, mais conduisant au même résultat : le retour en force de l'armée de métier à la fin du XXe siècle. Retenons l'action conjointe du pacifisme, du culte des morts pour la patrie, du phénomène "anciens combattants" et du lien entre l'armée et la science.

  • En France, le pacifisme de l'Entre-deux-guerres s'explique d'abord par la croyance dans le fait que la "Grande guerre" a été la dernière et aussi par l'horreur des massacres qu'elle a causés. Pour nous donner une idée de ce que représente la mort au combat de près de 5 200 000 hommes (dont près de 1 400 000 Français), réalisons que, le 6 juin 1944, 3400 Américains sont morts sur les plages de Normandie ; or la Guerre de 1914-1918, ce fut plus de 4300 combattants qui moururent chaque jour pendant plus de quatre ans. Ainsi, la loi de 1928 réduisant le service militaire à 1 an n'allait plus dans le sens d'une nation en arme (à l'inverse de la "loi des 2 ans en 1905), mais exprimait la volonté collective de se libérer le plus possible de l'obligation militaire, et cela en conformité avec une mentalité française que l'époque de la Revanche avait quelque peu fait oublier. Cette forme particulière de pacifisme conduisit à une forme de cécité masquant aux Français la réalité du péril Hitlérien. Après Munich (1938), la clairvoyance de Daladier n'avait d'égale que l'aveuglement de l'opinion publique française persuadée que la paix était sauvée (à noter que la béate satisfaction de Chamberlain les confortait dans cette croyance).
    Quant au pacifisme individuel, motivé par des raisons religieuses ou philosophiques, ce fut une infraction pénale jusqu'à ce que, à la fin de la Guerre d'Algérie, la loi de 1963 donnât un statut aux objecteurs de conscience (service civil, mais pour une durée double).

     

  • Le culte des morts pour la patrie est devenu un phénomène majeur qui mériterait d'être étudié avec le regard de l'anthropologie politique. Sauf en ce qui concernait les nobles et les officiers, l'Ancien Régime n'accordait que peu d'importance à la dépouille et à la mémoire des morts pour la patrie. Les choses auraient dû changer à partir du principe révolutionnaire du soldat citoyen. Pourtant les restes de morts de Waterloo furent déterrés par les premiers labours et, après 1870, les hygiénistes durent mettre en garde les parisiens contre cette curiosité macabre qui les poussait, le dimanche, à visiter les champs de bataille. Le premier monument au mort fut érigé à Valmy, sous la Restauration, mais plus à la mémoire de Kellerman qu'à celle des simples soldats. La Guerre de 1870 vit s'ériger des monuments sur les champs de bataille, plus un monument par département. L'importance des massacres de 14-18 fut la cause d'un choc psychologique (que Freud avait d'ailleurs annoncé) incitant les belligérants à organiser de véritables religions patriotiques fondées sur le culte des morts : vastes ossuaires sur les champs de batailles, monument au mort dans chaque commune, et enfin culte du soldat inconnu. Ces manifestations rituelles ont-elles une signification pacifique? Certes, elles tranchent avec la liturgie de l'époque de la Revanche dirigée vers la reconquête des provinces perdues (entre autres la liturgie devant la statue de Strasbourg à Paris, place de la Concorde). Il n'empêche que très rares sont les monuments au mort qui n'exaltent pas la valeur militaire et préfèrent mettre en évidence les drames de la guerre. Finalement le culte des morts pour la patrie, bien qu'historiquement lié à l'idée de soldat-citoyen, pourra être une référence sacramentelle pour une armée de métier qui a toujours fait grand cas de sa liturgie (bien qu'elle puisse avoir son "patriotisme interne" : par exemple, la commémoration de Camerone, plus importante dans la Légion étrangère que le 14 juillet et le 11 novembre).

     

  • Les anciens combattants ont été justement présentés comme "ayant des droits sur le reste de la nation" ; d'où la création en 1920 d'un Ministère des pensions (devenant en 1938 Ministère des anciens combattants). Organisés en associations, les anciens combattants délaissèrent vite les groupes qui affichaient trop de pacifisme. La valeur militaire qui y était exaltée correspondait en fait à la mystique traditionnelle de l'armée de métier.

     

  • Le facteur essentiel de la professionnalisation de l'armée au XXe siècle est lié au lien entre l'armée et les sciences et techniques. Au tournant du troisième millénaire, l'argument stratégique majeur (lié entre autre à la détention de l'arme nucléaire) est la destruction des populations civiles. Dans la première moitié du XXe siècle, les inventions (automobile, avion, télécommunications) ne suscitaient, dans le monde militaire, qu'un intérêt limité, ne dépassant pas le cercle de quelques novateurs. En 1913, Foch ne croyait pas que l'aviation puisse être utile à la guerre. Dans Entre-deux-guerres, ceux qui prônaient une mécanisation accélérée de l'armée étaient considérés comme des hérétiques (De Gaulle en France, mais aussi Guderian en Allemagne). Depuis la Seconde guerre mondiale, le lien entre l'armée et la science appartient au domaine des évidences (bien que tout ait commencé au Moyen Age avec l'artillerie, et sans oublier le précédant révolutionnaire de la mobilisation des savants). Depuis l'invention de l'arme nucléaire, le savant est définitivement pris au sérieux par le militaire, lequel se perçoit de plus en plus comme un technicien.

     

  • Puisque la France, après un siècle d'armée nationale s'oriente à nouveau vers l'armée de métier, il convient de s'interroger sur la doctrine de celui qui en fut le grand promoteur, le général De Gaulle. Lorsque, le colonel De Gaulle proposa, dans Entre-deux-guerres, de restaurer une armée de métier, il pensait à une force de 100 000 hommes qui s'ajouterait à l'armée nationale pour "créer l'événement" dans les premiers affrontements.
  • Demain, la défense du pays sera confiée à des professionnels parfaitement formés et équipés, et capables d'intervenir rapidement n'importe où sur la planète. On voudrait croire qu'il sont aussi capables de défendre le territoire : une armée nationale n'a pas de réserves.

 


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