Université Paris X -
NANTERRE
Maîtrise : Histoire de l'administration publique
(1er semestre de l'année
2000-2001) - 2e partie, titre II, chapitre 1, sections I, II et
III
Chapitre 1
Les professions de
santé
¶ I - L'Antiquité
§ 1 - La Grèce
- Médecine et religion
- Dans l'Antiquité comme de nos jours,
le lien est étroit entre la médecine et la
religion, d'abord parce que la médecine conduit à
s'interroger sur la vie et ses implications surnaturelles,
ensuite parce qu'il n'est aucune religion qui ne se
présente pas, plus ou moins, comme une
thérapeutique. A la charnière, des Ve et IVe
siècles avant J.-C. la médecine hippocratique a
établi qu'aucune maladie n'était plus
sacrée qu'une autre : soit on les considérait
toutes comme sacrées (nos malheurs sont voulus par la
divinité : la boîte de Pandore) soit on n'en
considérait aucune comme telle. Ainsi, la croyance
religieuse pouvait être respectée mais seule la
nature était la cause des maladies.
- Cependant cette attitude scientifique si
moderne (et qui est loin d'avoir emporté aujourd'hui
toutes les adhésions) ne reflétait la
pensée que d'une minorité savante. Les
guérisons miraculeuse attiraient des foules de
pèlerins aux temples d'Esculape (entre autres à
celui d'Epidaure) et l'enseignement hippocratique n'enraya pas
le mouvement, au point qu'un de ces temples fut
créé à Cos, île natale d'Hippocrate
et qu'en 293 av. J.-C. les Romains, pour lutter contre une
épidémie de peste, firent venir d'Epidaure une
représentation d'Esculape et lui rendirent un culte sur
une île du Tibre.
- Dans Les airs,
les eaux et les lieux , qui est
peut-être l'oeuvre majeure d'Hippocrate, au moins au
regard de l'histoire et de la philosophie des sciences, le
maître de Cos contredit radicalement l'idée que la
maladie des Scythes (féminisation de certains hommes)
soit une maladie sacrée. Pour lui, ce sont les
institutions des Scythes qui sont en cause ; elles obligent
certains d'entre eux à passer une grande partie de leur
existence à cheval, d'où un effet pathologique
sur les organes génitaux. En général il
estime que les institutions ont un rôle important en ce
qui concerne la santé et le caractère des peuples
: être dans une démocratie forme le courage,
à la différence de la soumission à un
despote qui donne un caractère d'esclave. D'ailleurs, la
médecine pré-hippocratique avait donné
à la santé un nom (isonomia :
égalité des parts) qui désignera aussi la
démocratie (principalement athénienne).
- Retenons aussi que Les airs, les eaux et les lieux sont la première approche de l'environnement,
notion à entendre non seulement dans un sens physique
mais aussi intellectuel : l'espace où entre terre et
ciel, l'homme peut faire oeuvre humaine, entre autres en
construisant l'espace abstrait et intemporel de la cité
et en recréant les êtres en tant que personnes
juridiques (persona : le masque de
théâtre) et les choses comme causes judiciaires
(la res de la réalité y
devient la causa :
ce qui est en cause dans l'affaire).
- Le Serment
d'Hippocrate
En Occident, l'histoire de l'éthique
médicale trouve son point de départ dans le
Serment d'Hippocrate, texte qui retient principalement l'attention en ce qui
concerne la gratuité, le secret et la prohibition de
l'avortement.
- La gratuité. Il ne s'agit pas de la gratuité des soins
mais de l'enseignement gratuit que l'élève doit
donner aux enfants de son maître (l'élève
est en quelque sorte adopté et les enfants de son
maître sont un peu les siens).
- - Le
secret . Il ne concerne pas
expressément la maladie mais le grand secret des
familles. Admis dans les maisons le médecin ne doit pas
révéler ce qui s'y passe. Entre les lois de la
physique et les lois de la cité, l'Antiquité
respectait profondément les lois de la maison
(l'économie, au sens originel du mot aujourd'hui bien
oublié : de oikos, la maison et
nomos, la
loi)
- - L'avortement. Le Serment
interdit de prescrire le pessaire abortif (pessos dans le texte
grec : tampon imbibé). Or Hippocrate décrit
d'autres procédés abortifs et déclare en
avoir pratiqué lui-même (entre autres en
prescrivant de violents mouvements de gymnastique). Intervenant
après l'interdiction de prescrire des poisons et se
situant avant celle de l'opération de la taille
(ablation d'un calcul rénal), on peut donner deux
explications à cette interdiction, soit un prolongement
de l'interdiction toxicologique, soit l'engagement de laisser
à ceux qui sont spécialisés (chirurgiens
de la taille ou sages-femmes) des actes comportant des risques.
En revanche, il est certain qu'on ne peut trouver dans l'Ecole
hippocratique une interdiction totale de l'avortement.
§2 - Rome
- A Rome, l'attitude envers la médecine
est radicalement différente. Bien qu'ayant
été illustrée par quelques grands
médecins (entre autres Galien au IIe siècle de notre
Ere) Rome a méprisé la médecine comme art
étranger et servile. Les Romains ont toujours
prétendu qu'ils s'étaient passés de
médecins jusqu'à la veille du IIe siècle
avant J.-C, moment un où s'installa chez eux un
médecin venu de Grèce. En outre, l'Antiquité
ne distinguant pas la médecine de la chirurgie ni de la
pharmacie, la profession médicale unique véhiculait
une connotation à la fois servile (la chirurgie, art
manuel, était donc indigne d'un homme libre), mercantile
(pharmacie) et étrangère (origine grecque).
- Pour les Romains la science par excellence
était le droit, dont la désignation (la sagesse du
droit : jurisprudence) indiquait un savoir supérieur que
Rome entendait opposer à toutes les écoles
philosophiques grecques.
¶ II - L'Ancien Régime
§ 1 - La médecine, science
universitaire
- Au Moyen Age la médecine a
été inscrite dans ces nouvelles institutions
d'enseignement que nous connaissons toujours sous le nom
d'universités. Certaines d'entre elles ont accueilli
l'enseignement de la médecine, mais pas des autres
professions de santé. En effet le Moyen Age, suivant
l'exemple romain, divisait les activités en
libérales (dignes de l'homme libre : "arts libéraux"
des universités) et "arts mécaniques" (à la
fois manuels et mercantiles).
- Pour être acceptée parmi les
sciences universitaires, la médecine a dû se
séparer (en gardant cependant une fonction
d'autorité) de la chirurgie et de la pharmacie
reléguées dans les arts mécaniques. Les
chirurgiens (plus exactement les barbiers et les chirurgiens)
étaient, comme les pharmaciens (plus exactement
épiciers et pharmaciens) formés au sein de leurs
corporations respectives (avec un brevet de maîtrise, comme
dans toutes les autres corporations). Les médecins eux,
pouvaient accéder aux divers grades distribués par
les facultés : baccalauréat, licence et surtout
doctorat ; ces grades étaient essentiellement des
diplômes d'enseignement (en France, jusqu'à la fin de
l'Ancien Régime, un médecin qui s'installait dans
une ville sans faculté de médecine pouvait ouvrir un
cours).
- L'Occident médiéval inventa une
hiérarchie des sciences en fonction de critères
religieux. La théologie était la première des
disciplines, en distinction mais aussi en autorité (les
autres sciences ne pouvaient pas contredire la religion, en Europe
jusqu'au XIXe siècle, et toujours dans certains Etats
arriérés des U.S.A.). Au Moyen Age la
médecine fut très dépendante de la science
arabe, d'où sa géographie savante : Ecole de Salerne
jusqu'au XIIe siècle, puis université de
Montpellier.
§ 2 - Un nouvel empire
scientifique
Le XVIe siècle étant à la
fois un mouvement de bouleversement intellectuel et d'affirmation des
Etats modernes, la médecine suscita des vocations de
révolutionnaires et en sortit avec un nouveau cadre
intellectuel où, l'Etat succédant à l'Eglise,
les professions de Santé devenaient des "affaires d'Etat" :
derrière le statut des médecins, des chirurgiens, des
pharmaciens et des chimistes se profilait la moderne administration
de la Santé publique.
Cette évolution s'est accompagnée de bruits, de fureurs
et de procès. En effet l'Etat voulait promouvoir toutes les
professions de santé, à commencer par celles qui
présentaient une utilité immédiate (chirurgie,
pharmacie et chimie), alors que la médecine voulait être
la seule profession de santé qui soit considérée
comme une science. Le résultat fut la constitution d'un empire
scientifique administré (et non pas dominé
scientifiquement) par la médecine.
A - Chirurgie
- Pour l'ensemble des professions de
santé, le XVIe siècle fut celui du chirurgien
Ambroise Paré. Son extraordinaire réussite dans tous
les domaines de la chirurgie (même obstétrique et
chirurgie dentaire) fut dominée par sa gloire dans le
domaine de la chirurgie militaire (blessures par armes à
feu) et de la médecine légale. Mais le XVIIe
siècle fut celui de la réaction médicale
contre les chirurgiens ; les médecins obtinrent même
que les chirurgiens soient à nouveaux liés au
barbiers.
- Cependant la promotion de la chirurgie
était en cours. D'abord, du fait de l'anecdote (la fistule
de Louis XIV remarquablement soignée par son chirurgien
Foelix) surtout par le détachement de la chirurgie de ce
qui touchait à l'esthétique (création au
XVIIe siècle de la corporation de barbiers-perruquiers,
ancêtres de nos coiffeurs) et son rapprochement
irrésistible, entre autres du fait de l'anatomie et de la
dissection, avec les disciplines savantes. C'est ainsi que,
malgré la protestation des médecins, fut
créé par Louis XV un collège, appelé
ensuite académie de Chirurgie (1748). Au XVIIIe
siècle, ce fut un lieu commun, chez les esprits
éclairés, que de réclamer la réunion
de la médecine et de la chirurgie.
- A noter que les barbiers-perruquiers
conservèrent quelque chose de savant qu'ils tenaient de
leur ancienne union avec les chirurgiens : jusqu'à la fin
de l'Ancien Régime, ils suivirent des cours à
l'Académie de chirurgie. Louis-Sébastien Mercier
remarquait plaisamment que, couverts de la poudre de perruque
(d'où le surnom de "merlan" pour le coiffeur), ils
laissaient une trace balisant le chemin de cette
Académie.
- Précisons en outre que la promotion de
la chirurgie se fit au détriment de l'autorité et de
l'indépendance des sages-femmes. A la fin de l'Ancien
Régime, la nouvelle profession de médecin-chirurgien
avait aussi pris en charge le domaine des accouchements.
B - Pharmacie
Sous Louis XIII fut créé le Jardin
Royal des plantes médicinales (appelé ensuite Jardin
du roi et, depuis la Révolution, Muséum d'histoire
naturelle). On y donna des cours libres, sur le modèle de
ceux du Collège de France (créé par
François Ier).
- On sait que sous Louis XV, Buffon en devint le
directeur en l'orienta vers la recherche scientifique de pointe
dans le domaine, négligé par les universités,
des sciences naturelles et que, transformé par la
Convention en Muséum d'histoire naturelle, il se vit
adjoindre un département de zoologie (à l'origine
ménagerie de Versailles et confiscation des animaux
montrés dans les rues) et de minéralogie ( à
l'origine confiscation de collections appartenant à des
Emigrés).
- Notons aussi que la pharmacie ne fut
officiellement séparée de l'épicerie que sous
le règne de Louis XVI
C - Chimie
- L'enseignement de la chimie est né au
Jardin du roi : les pharmaciens avaient tout de suite vu
l'intérêt scientifique, et surtout de commercial, de
l'utilisation thérapeutique de la chimie. L'alchimie
n'avait pas été acceptée dans les
universités médiévales, malgré le
soutien des juristes et de théologiens. Le
manichéisme des inquisiteurs en avait fait une science
diabolique (genèse du mythe de Faust).
- C'est en diffusant, au XVIe siècle,
l'alcool distillé, puis l'antimoine que les alchimistes,
ayant en outre l'appui à "double tranchant" de
médecins révolutionnaires comme Paracelse et
Cornélius Agrippa, s'imposèrent comme utiles dans le
domaine de la santé.Une corporation des distillateurs les
réunit quelque temps au milieu du XVIIe siècle, puis
se décomposa en diverses professions : droguerie,
fabrication de spiritueux, industrie pharmaceutique.
- L'enseignement de la chimie (désormais
distinguée linguistiquement, institutionnellement et
socialement de l'alchimie, alors qu'on ne pouvait pas les
distinguer linguistiquement) se donna, aux XVIIe et XVIIIe
siècle, au Jardin du roi, dans quelques collèges de
Jésuites, au Collège de France et à la
faculté de Montpellier (une chaire dans les deux cas), mais
surtout chez des pharmaciens faisant chez eux des
démonstrations de chimie (Lavoisier, licencié en
droit, fonda la chimie moderne après avoir reçu les
cours d'un pharmacien).
§ 3 - Une réglementation
professionnelle
Au Moyen Age, le Serment d'Hippocrate n'avait pas
été oublié, mais il était inconcevable,
dans le cadre d'universités chrétiennes, de
prêter officiellement un serment prenant à témoin
des divinités païennes. En fait, la profession
médicale fut d'abord contrôlée par les juristes,
avant de tendre à l'auto-contrôle par les
facultés de médecine.
A - Réglementation par les
juristes.
- Au Moyen Age, les médecins sont,
hiérarchiquement, les derniers des docteurs. Ils sont
évidemment, ainsi que les autres sciences, sous le
contrôle de la théologie. Mais, en pratique, ce sont
les juristes (canonistes et civilistes) qui fixent leurs droits et
leurs devoirs.
- En parcourant les nombreux textes qui les
concernent, il ressort que les juristes n'ont pas une très
haute opinion des médecins. On les présente comme
étant surtout intéressés par la
rémunération de leurs actes et on ne les distingue
guère, à ce sujet, des sages-femmes, des nourrices
et des "médecins des chevaux" (qui, à la
différence du médecin, peuvent garder en gage leur
patient!). On les présente parfois comme des
imbéciles ou des escrocs : "il n'appartient pas au
médecin de promettre le salut éternel ou de
ressusciter les morts".
- Surtout, et contrairement à la
jurisprudence moderne qui ne met à leur charge qu'une
obligation de moyens (l'obligation de moyens étant la seule
notion juridique connue de la plupart des médecins), le
droit ancien, jusqu'au XVIIIe siècle, a mis à leur
charge une obligation de
résultats : soigner gratuitement
le malade qui n'avait pas été guéri dans un
délai raisonnable, ou qui avait rechuté.
B - Réglementation par les
facultés de médecine
- Dans les trois derniers siècles de
l'Ancien Régime, les choses changent
considérablement. C'est l'époque où la faveur
de l'Etat va faire du médecin le docteur par excellence ,
et de la faculté de médecine la faculté qui vous ordonne telle
chose . De nos jours les
médias réservent pratiquement le titre de professeur
aux seuls professeurs des facultés de médecine,
voire à des chercheurs en renom dans le secteur
médical qui n'ont jamais occupé une fonction
professorale.
- Quoique les juristes peuvent toujours
être utilisés pour renforcer la réglementation
professionnelle, l'essentiel vient désormais des
facultés par l'intermédiaire du serment qu'elles
font prêter à leurs docteurs (un serment de ce genre
ce prête dans toutes les disciplines).
- Le serment, qui varie d'une faculté de
médecine à l'autre, est d'inspiration rigoureusement
chrétienne ; non seulement il ne reçoit pas
l'influence du Serment d'Hippocrate, mais c'est au contraire lui
qui influencera la traduction et l'interprétation de ce
dernier quant on le verra réapparaître au XVIIIe
siècle, d'abord en interprétant l'interdiction du
pessaire abortif comme s'étendant à tous les
procédés d'avortement, voire de contraception,
ensuite en insistant très fortement sur la gratuité
des soins au pauvres, laquelle remplaçait la
gratuité de l'enseignement aux enfants du maître
(dont on précisait au contraire qu'elle ne signifiait pas
la gratuité de l'enseignement professoral dans les
facultés de médecine). En outre, la promotion du
savoir médical et un certain affaiblissement du pouvoir
patriarcal (au moins en comparaison de l'Antiquité),
conduisirent à insister sur ce que le secret concernait
essentiellement la maladie du patient, et cela par
l'intermédiaire de la notion de maladie secrète
(c'est-à-dire, la maladie vénérienne).
¶ III - XIXe siècle :
montée en puissance du pouvoir médical
§1 - Une nouvelle profession
- La Révolution ayant supprimé les
universités et les facultés (qui étaient
juridiquement des corporations) le résultat fut la
multiplication des charlatans avec les dangers que l'on suppose en
matière de santé publique. La
nécessité de reconstruire une profession
médicale conduisit le Directoire à ouvrir des Ecoles
de santé (Paris, Montpellier et Strasbourg en 1795, plus
Caen en 1799). Ces institutions formèrent des officiers de
santé qui étaient à la fois des
médecins et des chirurgiens et qui ajoutaient à la
formation livresque traditionnelle une orientation
particulière vers la clinique (enseignement au lit du
malade), l'hygiène et la chimie. On peut dire qu'en France
la médecine moderne est née dans les Ecoles de
santé du Directoire.
- Sous le Consulat, Bonaparte rouvrit en 1803
les facultés de médecine et fit voter, le 10 mars de
cette même année, une loi médicale
rétablissant le titre de docteur en médecine, et
créa une catégorie inférieure de
thérapeutes destinée à médicaliser le
territoire (faible nombre des docteurs en médecine). Le
titre d'officier de santé fut repris pour qualifier ces
derniers. Il est important de bien comprendre la différence
entre les officiers de santé de l'époque 1795-1803
(compétence équivalente aux docteurs) et ceux qui
existèrent à partir de 1803 jusqu'à leur
suppression en 1892. Pour ceux-ci un concours était ouvert
dans chaque département : les officiers de santé ne
pouvaient exercer que dans le département où ils
avaient été reçus.
- Les nouveaux docteurs en médecine
représentent désormais une profession très
puissante. Médecins chirurgiens et accoucheurs : on leur
reconnaît désormais une place exceptionnelle dans la
société. Le ridicule des médecins de
Molière disparaît au bénéfice, soit
d'une littérature admirative (Le
médecin de campagne de
Balzac, l'Oncle Benjamin de Claude Tillier ou Le
docteur Pascal de Zola), soit
d'oeuvres fantastiques où le médecin s'inscrit dans
une tradition de médecine épouvantable, remontant
à la science diabolique du Décret de Gratien
(XIIe siècle), aux accusations de l'Inquisition contre les
alchimistes, puis au mythe de Faust avant sa transformation par
Goethe ; l'oeuvre initiale de ce nouveau genre est le Frankenstein
de Mary Shelley exprimant des angoisses concernant les
manipulations du vivant qui remontaient au Moyen Age et que la
montée en puissance de la nouvelle profession
médicale avait renforcées.
§ 2 - De nouveaux pouvoirs
La notion de pouvoir médical implique
désormais un ensemble de relations entre l'administration et
la profession médicale, marquées à la fois par
la coopération et la rivalité. En outre les professions
de santé dominées par la médecine commencent
à revendiquer un système normatif qui leur soit propre
; on voit ainsi apparaître la notion de déontologie et
des interrogations qu'on classera un jour sous la rubrique de
l'éthique médicale.
A - L'hygiénisme
- L'hygiénisme est une science
médicale, déjà bien développée
en Allemagne au XVIIIe siècle, et qui démarre en
France dans la première moitié du XIXe
siècle. Le principe est qu'un médecin
hygiéniste s'occupe d'une population en décelant les
éléments pathogènes et en proposant des
solutions. Son savoir doit être des plus étendus :
au-delà des disciplines médicales, il doit
être initié à la chimie, à la
géologie, aux sciences naturelles, à la technologie
industrielle, aux sciences sociales etc. Cette science se
développe en France à la charnière de la
Restauration et de la Monarchie de Juillet, entre autres
grâce à l'apparition, en 1829, des Annales
d'hygiène publique et de médecine légale.
- L'hygiéniste ne peut agir sur la
population que par l'action sur l'opinion publique (les ouvrages
de vulgarisation médicale se développent depuis le
XVIIIe siècle) et surtout par l'intermédiaire de
l'administration. Il espère que ses prescriptions se
transforment en lois et règlements de police sanitaire.
- Son meilleur moyen d'action a longtemps
été la participation à des conseils. A
l'initiative du préfet de police, un Conseil de
salubrité a été créé à
Paris en 1802. L'expérience fut reprise dans quelques
grandes villes de province. Sous la Seconde République, en
1848-49, des textes organisèrent le quadrillage
hygiénique du territoire avec des conseils d'hygiène
au niveau du département et de l'arrondissement, plus une
commission d'hygiène pour le canton. La loi sanitaire de
1902 compléta l'ensemble avec la création des
bureaux d'hygiène municipaux.
- Jusqu'au milieu du XIXe siècle, les
hygiénistes eurent la naïveté de se croire en
parfait accord avec les industriels et le pouvoir politique. En
fait, ces savants étaient de très mauvais
économistes, ne sachant pas évaluer le coût
des mesures qu'ils proposaient. L'affaire de la céruse leur
démontra que les industriels étaient plus sensibles
aux impératifs économiques qu'à leur
conseils.
- A partir du milieu du XIXe siècle, les
professions de santé, qui formaient à l'origine la
quasi intégralité des instances consultatives, se
sont retrouvés en minorité (remplacés par des
ingénieurs et des fonctionnaires) ; leur attitude est
devenu beaucoup plus critique. Ils
préférèrent alors agir par voie
électorale, tant au niveau local que national, profitant du
suffrage universel masculin instauré en 1848. Notons que
deux médecins devinrent, au début de ce
siècle, Présidents du conseil : Emile Combes et
Georges Clémenceau.
- Aujourd'hui il n'est plus question
d'hygiénisme, d'une part pour les raisons institutionnelles
que nous venons de signaler, et aussi pour des raisons
scientifiques. Les hygiénistes pourchassaient des miasmes
dans des lieux insalubres, alors que la médecine
pasteurienne incita à rechercher les micro-organismes
à l'intérieur du corps des patients. Le haut lieu du
pouvoir médical devint, au début du XXe
siècle, l'hôpital où l'autorité
religieuse était en voie de disparition et aussi, comme
nous le verrons bientôt, l'Institut Pasteur.
B - Déontologie et
éthique
- La notion de déontologie est
apparue au XVIIIe siècle, dans l'oeuvre du philosophe
anglais Bentham, pour désigner la "science des devoirs".
Lorsque le médecin Max Simon consacra, en 1845, un ouvrage
à la Déontologie
médicale, il était bien
entendu, tant chez l'auteur que dans la presse médicale,
que la déontologie était plus une revendication de
droits, de privilèges, que l'affirmation de devoirs. Il
s'agissait de renforcer la promotion sociale de la médecine
en lui permettant de ne pas être soumis au droit commun. De
nombreuses professions, et en particulier toutes les professions
libérales prétendirent par la suite posséder
une déontologie, ce qui signifiait en fait une
revendication de situation privilégiée par rapport
au droit commun.
- En ce qui concerne ce qu'on appellera plus
tard l'éthique
médicale, il semble bien que la
question ait été d'abord posée, au XIX
siècle, avec l'embryotomie, c'est-à-dire
l'opération consistant, en cas d'accouchement difficile,
à tuer l'enfant et à l'extraire chirurgicalement
pour sauver la vie de la mère. C'était alors une
question nouvelle car le médecin du XIXe siècle se
découvrait à la fois chirurgien et accoucheur
(après avoir établi son pouvoir sur les
sages-femmes). C'est pourquoi le médecin allemand Naegele
qualifia en 1826 ce nouveau pouvoir médical de
droit de vie et de mort. Après avoir évoqué certaines
opinions qui faisaient état de la volonté du mari ou
de la famille, il en concluait que seule devait être prise
en compte l'opinion de la parturiente . L'essentiel du monde
médical se rallia rapidement à cette opinion, qui
devint même en certains pays la règle officielle de
la profession, jusqu'à ce que, au tournant du XXe
siècle, la chirurgie moderne (grâce à
l'asepsie et l'antisepsie pasteurienne) puisse enfin proclamer
que, la césarienne n'étant plus
systématiquement un risque mortel pour la femme,
l'embryotomie n'appartenait plus qu'à un abominable
passé.
- L'histoire chirurgicale de l'embryotomie
était terminée mais son histoire doctrinale
commençait. En effet, dans la description historique que
présenta, en 1939, le Dictionnaire de théologie
catholique , le sacrifice de la
mère faisait figure de critère de
catholicité. On y apprenait que la pratique de
l'embryotomie démontrait "le mépris total des
anciens Grecs et Latins pour la vie de l'enfant". On la
pratiquait dans le Moyen Age chrétien, mais du fait de
"la doctrine des médecins arabes qui, très
souvent, étaient regardés comme des oracles dans
plusieurs universités". Quant au Protestantisme anglais,
il conduisit à utiliser systématiquement
l'embryotomie, laquelle devint sous ces cieux incléments
"une véritable boucherie". En Allemagne, où le
Catholicisme avait mieux résisté, les avis furent
partagés. Quant à la très catholique
France, elle avait longtemps condamné l'embryotomie et
les théologiens regrettaient que les médecins
français du XIXe siècle n'aient pas
été unanimes à ce sujet.
- Lorsque au début des années
1960 Louis Portes donna à l'édition les
conférences et articles qu'il présentait comme la
Recherche d'une éthique médicale , il mit en
tête de l'ouvrage, un discours prononcé en 1942,
qui assimilait à l'embryotomie, l'avortement, même
thérapeutique, la contraception, une sexualité
volontairement inféconde, et même tout ce qui,
dans la société française, s'opposait
à une politique nataliste.

Plan du cours