Université Paris X -
NANTERRE
Maîtrise : Histoire de l'administration publique
(1er semestre de l'année
2000-2001) - 2e partie, titre I, chapitre 2
Chapitre 2
La fonction publique et l'emploi
Avant le XIXe siècle, le type social de
l'employé n'existe pas, pas plus que celui d'ouvrier d'usine.
L'employé occupera d'abord, dans la représentation
collective une place intermédiaire entre celle de l'agent du
roi titulaire de son office, le domestique et le membre du
clergé. On comprend qu'un type social si particulier ait
d'emblée focalisé l'intérêt des
observateurs : romanciers, journalistes, caricaturistes, ainsi que
les prédécesseurs de nos actuels sociologues. Quant
à l'ouvrier d'usine, il s'agit d'une espèce quasiment
étudiée comme le produit d'une incompréhensible
mutation, un travailleur miséreux (notions contradictoires
dans les siècles précédents), violent et
malsain. A l'inverse de celle de l'employé, son étude
n'empruntera jamais un ton léger : c'est d'une grave question
anthropologique qu'il s'agit et elle justifie les études les
plus sérieuses, commanditées par des institutions aussi
importantes que l'Académie des sciences morales et politiques,
ou les instances consultatives de l'hygiène publique. Il est
donc très important d'envisager l'apparition de
l'employé dans un contraste mettant en arrière plan un
décor prolétarien, d'autant que les employés
découvriront un jour une stratégie de lutte
sociale.
¶ I - Apparition de
l'employé
§ 1 - L'employé du secteur
public
A - La carrière
- Au XIXe siècle, la situation est
matériellement très inégalitaire à
l'intérieur d'un ministère (un directeur peut gagner
20 fois le salaire d'un employé), et aussi d'un
ministère à l'autre.
- Pour entrer dans l'administration (nous
étudions un ministère, mais la situation est
comparable dans les collectivités locales), il suffit de
savoir lire et (bien) écrire. Intellectuellement, un
enseignement primaire est suffisant, mais il faut aussi un soutien
politique (parfois mentionné dans le dossier). On commence
comme surnuméraire, pendant 2 ou 3 ans : travail non
payé, sauf de rares gratifications.
- On devient ensuite un employé. On
commence comme expéditionnaire (celui qui copie les lettres
: métier remplacé au XXe siècle par la
dactylographe). On peut être ensuite promu rédacteur
(comme son nom l'indique, celui qui rédige ce que les
autres copient). Au dessus se trouvent les sous-chefs du bureau,
les chefs de bureau, les chefs de division et les directeurs.Un
excellent rédacteur peut envisager de devenir sous-chef,
voire chef de bureau, s'il allie la compétence, la chance
et un soutien politique au dessus de la moyenne.
- Dans les zones supérieures, comme le
signale le clairvoyant Balzac, on sort de la catégorie des
employés pour entrer dans celle des hommes politiques (chef
de division, directeur et, en province, sous-préfet et
préfet).
- En marge se trouvent le commis d'ordre
(organisateur du travail et archiviste du bureau) et le
garçon de bureau (responsable des problèmes
matériels, mais ayant une grande importance de fait).
Signalons aussi les auxiliaires, payés à la
journée, tâcherons sur lesquels les fonctionnaires
titulaires se reposent exagérément (ainsi que sur
les surnuméraires).
- Ajoutons aussi toute une population
bigarrée travaillant et, parfois, vivant dans les
administrations, un monde disparate ou l'architecte rencontre le
scieur de bois et, parfois, le chat figurant sur une ligne
budgétaire afin de pourchasser les souris mangeuses de
paperasse!
B - La vie au bureau
- Effacé au XVIIIe siècle, sauf
peut-être dans les dernières années, celles du
Directoire, le personnage du fonctionnaire (l'employé dans
la langue de l'époque) envahit le roman, le
théâtre et la caricature du XIXe siècle.
L'ouvrage le plus célèbre est Les
employés de Balzac à
lire en consultant si possibles les planches que son contemporain,
le dessinateur Henri Monnier a consacré aux Scènes
de la vie de Bureau. En outre, le panorama d'un siècle de
fonction publique ne peut omettre Messieurs les ronds-de-cuir
de Georges Courteline : ancien employé de ministère,
il connaissait son affaire!
- Le personnage est généralement
présenté comme médiocre, désireux de
paraître bien que peu fortuné. Mal payé par le
gouvernement, il ne lui donne que peu de travail :
absentéisme, arrivée tardive, peu de travail sur
place. La journée est continue : les repas se prennent sur
place. L'ambiance des bureaux est triste, le lieu
poussiéreux et sombre. Les fonctionnaires sont maniaques et
routiniers.
- Ce n'est pas par hasard que Balzac parle d'une
physiologie de l'employé. C'est que, exercé dans
certaines conditions, le travail de copiste devient une
activité physique et que, de toute façon, il existe
nécessairement une "écologie" du bureau. Il fait
souvent trop froid (quand il fait trop chaud on sort pour prendre
l'air ou pour se promener). Il y a des courants d'air.
L'entassement des dossiers servant de paravent, le fonctionnement
et l'alimentation du poêle font l'objet de maintes
sollicitudes. On se change au bureau, on y fait parfois un brin de
toilette incluant à l'occasion le bain de pieds. On prend
de l'exercice, en faisant quelques pas pour tailler sa plume d'oie
; l'arrivée des plumes métalliques, au milieu du
XIXe siècle, fut la cause d'interrogations médicales
: les employés ne souffriront-ils pas d'une pathologie
d'immobilisme, maintenant qu'il n'auront plus le prétexte
du taillage de plume pour faire quelques pas. D'ailleurs, les
ronds-de-cuir....En fait, cette administration ancienne, mais
finalement très proche, se donne l'apparence d'avoir
été oubliée.
- Notons aussi que le peu de travail et la
faiblesse des traitements incitent les employés à
exercer une autre activité, parfois artistique ou
littéraire. Un nombre non négligeable d'auteurs du
XIXe siècle firent des carrières
administratives.
§ 2 - L'employé du secteur
privé
- Les fonctionnaires ont créé la
catégorie sociale de l'employé. Ce n'est qu'au
milieu du XIXe siècle que les employés
débordèrent dans le secteur privé, du fait de
l'apparition, dans les années 1850, des grands magasins.
D'ambiance familiale et paternaliste, souvent dirigés par
des couples, les grands magasins s'installèrent dans une
situation intermédiaire entre la famille et le pensionnat.
Le témoignage de Zola (Au Bonheur
des dames) est sur ce point essentiel,
et surtout ses carnets d'enquêtes (qui ont été
publiés et qui montrent le sérieux de l'auteur dans
la constitution de ses dossiers d'information).
- Signalons deux points concernant des rubriques
que nous verrons bientôt, mais qui seront alors
limitées au secteur public :
- D'abord la question des luttes sociales - Beaucoup
d'employés du secteur privé avaient des revenus
très faibles, mais ils se considéraient cependant
comme appartenant à la bourgeoisie, d'abord du fait de
leur culture, parfois de leur origine, toujours de par leur
apparence vestimentaire, leur comportement ; et aussi par les
espoirs de promotion sociale que la carrière leur
laissait entrevoir. Nous étions alors en une
époque où les ouvrages spécialisés
dans le choix des carrières présentaient le
métier d'employé de commerce comme plus riche
d'espoir que celui d'ingénieur.
Il se sentait donc aussi éloigné que le
fonctionnaire du monde ouvrier. Pourtant,l'employé s'est
ouvert à la revendication syndicale et associative
grâce aux lois de 1884 (syndicats) et 1901
(associations). Malgré tout, l'employé de
magasin, sera considéré comme étranger au
monde dit "du travail" jusqu'aux grèves de 1936, moment
où la participation des employés au mouvement
social fut fort remarquée par les médias.
- Ensuite, en ce qui concerne la
promotion sociale de la
femme, notons que les grands
magasins (pour rappel dirigés
par des couples) surent exploiter
les qualités féminines, même dans des
fonctions de responsabilité : caissières, chefs
de rayon et surtout - le must! - acheteuses. Il n'est
peut-être pas anecdotique de signaler que ce fut dans les
grands magasins du XIXe siècle que prit forme humaine le
mannequin qui fut, au XVIIIe siècle, selon le
témoignage de Louis-Sébastien Mercier (toujours
si précieux), une poupée d'osier qu'un couturier
habillait de sa dernière création pour qu'elle
fasse le tour des cours européennes. Aujourd'hui,
désignée par l'anglicisme stupide de
top modèle, l'actuel mannequin connaît une effarante
promotion sociale et, rendue squelettique par l'anorexie, se
rapproche plus de l'armature d'osier du XVIIIe siècle
que de ce que les hommes appellent une femme.
Signalons aussi que l'organisation hiérarchique et le
type de relations de travail que l'on observe dans les actuels
supermarchés signalent, malheureusement, une
régression vers le machisme primaire qui reste la
tradition du milieu industriel ; et qui s'est transmise au
monde de la grande distribution. .
¶ II - Les luttes sociales
§ 1 - Panorama des luttes sociales en
France
- Il s'agit là d'une question immense et
dont l'essentiel devrait être connu. C'est la
première raison pour laquelle nous nous contenterons d'un
simple survol, l'autre étant que nous devrons
nécessairement revenir sur les principales phases en
étudiant la police (forces de répression).
- Après avoir mis à bas le pouvoir
aristocratique d'une Restauration "qui n'avait rien oublié,
ni rien compris!" la quiétude bourgeoise mise en place par
la Révolution de 1830 (Monarchie de Juillet : règne
de Louis-Philippe) fut très vite interrompue par la
Révolte des Canuts (ouvriers de la soie), dont la
répression ensanglanta Lyon à plusieurs
reprises.
- Le second moment dramatique fut la
révolte des chômeurs connue à Paris sous le
nom de "Journées de juin 1848" (à ne pas confondre
avec la Révolution de février 1848 qui a
établi la Seconde République). Notons à ce
propos que la répression la plus sauvage fut le fait de la
Garde nationale mobile qui, à
la différence de la Garde nationale ordinaire était
composée, non pas de bourgeois, mais de chômeurs
engagés quelques mois plus tôt, encasernés,
équipés et payés. La bourgeoisie
découvrit ainsi qu'il était possible de recruter
dans les couches populaires de quoi constituer des troupes
destinées à lutter contre les catégories
sociales dont elles étaient issues : c'est l'origine
lointaine des C.R.S.
- La Commune de Paris, fut le troisième
temps de la guerre sociale qui marqua une grande partie du XIXe
siècle. Ce fut d'abord une révolte de la Garde
nationale, c'est-à-dire d'une force armée
composée à l'origine de bourgeois et
imperceptiblement infiltrée par des classes moyennes et
quelques éléments du prolétariat. La Commune
de Paris fut à l'image de la bigarrure de la Garde
nationale, dont le Comité central a été le
premier organe dirigeant de la révolution parisienne. La
Commune de Paris ne fut pas, loin s'en faut, un épisode de
ce que les Marxistes appellent la lutte des classes. Ce fut un
drame typiquement lié à la structure sociale et
psychologique de la France. La Commune de Paris a opposé
une France urbaine, bourgeoise, artisanale et, aussi,
prolétarienne (mais pas en majorité), à la
France rurale des fortunes foncières (tant celles des
paysans que celles des notables des bourgs ruraux),
entraînant derrière elle la masse terrorisée
des fermiers et métayers, : pendant très longtemps,
et peut-être encore aujourd'hui, le terme de Communard a,
dans certaines campagnes, désigné le socialiste,
voire, comme en Bretagne, le républicain (en breton un
républicain est un "républicain ru" : un
républicain rouge). Cette France-là a fourni
l'essentiel des troupes de la France de Versailles, celles qui
collaborèrent avec les troupes prussiennes d'occupation, et
qui, pour venger les 877 morts recensés en deux mois parmi
les Versaillais, exécutèrent, au cours de la
"Semaine sanglante" (du 21 au 28 mai 1871) et dans les jours
suivants où l'on extermina à la mitrailleuse dans le
Bois de Boulogne, plus de trente mille Communards
(l'équivalent alors de la population de deux
préfectures), ou assimilés : plusieurs sosies de
dirigeants furent exécutés et il suffisait qu'une
femme soit mal habillée et un peu trop
échevelée pour qu'elle fût
exécutée sur le champ au titre de
"pétroleuse" (femme incendiaire de bâtiments
publics).
- Après la Semaine sanglante, les
Conseils de guerre siégeant sans désemparer pendant
quatre ans, les autres exécutions, les transportations en
Nouvelle Calédonie, furent à l'origine de dix ans
d'anesthésie sociale consécutifs à la
décapitation du mouvement ouvrier. Puis ce fut la loi de
1884 (21 mars) sur les syndicats, texte si libéral (en un
temps où la liberté associative n'existait pas
encore) qu'il parut d'abord suspect. Il fallut peut-être que
les paysans, les professions libérales et... les patrons!
se précipitent sur cette loi pour que disparaissent les
dernières appréhensions ouvrières.
- En fait le mouvement ouvrier allait
découvrir une période où il pourrait
s'exprimer autrement que par la violence. Auparavant, le seul
moyen légal de réunir les ouvriers avaient
été les sociétés de secours mutuels
(à finalité sociale et en outre étroitement
surveillées) et le compagnonnage (simplement
toléré et qui était très efficace dans
un contexte artisanal, mais inadapté aux rapports sociaux
de la société industrielle, avec aussi le lourd
handicap des luttes sanglantes entre les diverses organisations).
Désormais, et malgré la violence de quelques
anarchistes et les flambées de colère
consécutives aux catastrophes minières, le mouvement
ouvrier pouvait percevoir un développement institutionnel
de son action.
§2 - Attitude de la fonction
publique
- Les fonctionnaires du XIXe siècle se
sentent proches du pouvoir politique et de la bourgeoisie,
même si, à la fin du siècle, leurs salaires
sont encore ceux du début du XIXe siècle, pour les
mêmes grades et bien que de nombreux ouvriers gagnent
désormais plus qu'eux.
- En une époque où les
associations sont sévèrement contrôlées
et où les syndicats sont interdits, leur mode d'action
passe par la presse qui se libéralise sous la Monarchie de
Juillet (réserve faite de la presse illustrée, plus
dangereuse pour le régime en place). Ainsi, la revue
La France administrative pourra faire passer de nombreuses protestations,
jusqu'à faire révoquer le fils d'un
général nommé par favoritisme. La presse des
fonctionnaires se renforcera dans les dernières
années du XIXe siècle.
- En revanche, le syndicalisme, autorisé
pour toutes les autres catégories professionnelles
(même pour les patrons, les médecins, les
agriculteurs, etc...) est interdit par la Cour de cassation aux
fonctionnaires. Après la loi de 1901 libéralisant le
contrat d'association, des associations dissimulant mal de
véritables syndicats furent très actifs dans le
domaine des postes, des chemins de fer et de l'instruction
primaire. Ce fut l'origine des grandes grèves de 1909
sévèrement réprimées par Clemenceau
(centaines de révocations).
- Dans l'Entre-deux-Guerres une certaine
tolérance s'instaura en faveur de l'activité
illégale des syndicats de fonctionnaires. En outre leur
action réduisit les abus les plus criants : favoritisme
remplacé par le concours, réduction des trop grands
écarts de salaire.
- Le statut de 1946 consacra le principe du
droit syndical des fonctionnaires.

Plan du cours