Université Paris X -
NANTERRE
Maîtrise : Histoire de l'administration publique
(1er semestre de l'année
2000-2001) - Ière partie, chapitre 2
Chapitre 2
Les poids et mesures
Bien qu'une telle approche puisse sembler
surprenante, nous essayerons cependant de démontrer qu'une
matière aussi technique doit d'abord être abordée
sous l'angle de la philosophie du droit.
¶ I - Les poids et mesures dans la
philosophie juridique
- Parmi les prescriptions d'ordre administratif
que nous rencontrons dans la Bible, nous trouvons aussitôt
après l'ordre de recenser la population, l'obligation pour
l'autorité publique de réglementer les poids et
mesures, et cela dans la perspective d'une bonne administration de
la justice :
Lévitique
19 35-36 :
"Vous ne commettrez plus d'injustice en jugeant, qu'il s'agisse
de mesures de longueur, de poids ou de capacité. Vous
aurez des balances justes, des poids juste, une mesure
juste."
- En fait ce n'est pas par hasard que la justice
est représentée par un instrument de mesure : les
plus importants mots du droit trouvent leur origine dans les
techniques et instruments de mesure (la balance). Ainsi, le
gnomon grec
(à la fois cadran solaire et équerre) a
donné, par l'intermédiaire de mots étrusques,
l'équerre latine (norma formée de deux
ou trois règles, regulae) et la
forma (la
forme ou le moule, d'où aussi le fromage!), dont le
diminutif était la formula (la formule). Ainsi
des concepts juridiques aussi essentiels que la norme, la règle et la
formule
(fondamentale dans la procédure romaine classique, dite de
ce fait "formulaire") trouvent leur origine dans la science du
géomètre et de l'astronome, ainsi que dans l'art de
l'architecte et du fabricant de balances.
- La balance indique que le droit doit d'abord
prendre en considération, non pas un droit naturel, mais
les lois de la nature, que les hommes ont comprises en
accédant à la science et en fabriquant des
instruments de mesure. Le droit exige d'abord que l'on puisse se
rendre maître scientifiquement des choses de la nature en
les comptant, les mesurant et les pesant. C'est ainsi que la plus
archaïque forme de transfert de propriété fut,
chez les Romains, la mancipatio qui exigeait la
présence d'une balance et d'un spécialiste du
pesage, le "porteur de balance".
- La nécessité de compter conduit
à évoquer l'antique livre de compte des Romains,
celui que le père de famille possédait dont le nom
(liber accepti et expensi :
"livre des recettes et des
dépenses") désigne une comptabilité familiale
très élémentaire. Mais l'objet nous
intéresse surtout en ce que l'inscription d'une somme
pouvait créer une obligation. On voit par là que
l'obligation relevait à l'origine des lois de la maison et
que la comptabilité domestique transformait les
mathématiques en un instrument productif de normes
humaines. Passant des lois de la maison aux lois de la
cité, l'obligation est finalement devenue un rapport de
droit sanctionné par l'autorité publique.
- Notons enfin que ce que nous appelons "le
droit" (ainsi que dans d'autre langues diritto, derecho, Recht, right) vient du
directum
latin qui désignait le droit dans le langage populaire,
alors que les juristes romains parlaient, eux, du jus (dont le génitif
juris est
à l'origine de tout ce qui, dans notre langue fait
référence au "juridique"). La chose cesse
d'être un mystère lorsqu'on constate que le
directum
latin désignait ce qui était droit, direct,
rectiligne, et que son origine est la même que le mot
désignant le roi (rex), qui peut être un
père ou un prince, mais qui est d'abord celui qui trace,
celui qui sait utiliser la règle et l'équerre pour
faire une ligne droite, puis une surface angulaire. Le
rex Romulus
traça le premier sillon, à partir duquel furent
construites la ville (l'urbs) et la cité (la
civitas : le
lieu du droit).
¶ 2 -Les poids et mesures dans
l'administration publique
§1 - Avant le système
métrique décimal
- La Révolution française a
imposé en France et tenté de faire accepter à
l'étranger le système métrique
décimal.
- Si le système métrique, qui
imposait les unité du mètre, du gramme et du litre,
donne l'apparence d'un choix arbitraire (mais justifié par
son intérêt scientifique et pratique), en revanche il
peut nous sembler curieux que le système décimal,
naturellement justifié par l'utilisation des doigts pour
compter, ait dû être imposé. Il faut pourtant
savoir que le système décimal fut longtemps
concurrencé par le système dodécacimal (par
douzaine) ou duodécimal (par vingtaines). Sans approfondir
les hypothèses ayant justifié ces choix, signalons
qu'il en existe encore des séquelles : les oeufs
s'achètent toujours par douzaines ou demi-douzaines (sans
oublier les 2 fois 12 heures qui font une journée), et nous
utilisons encore les chiffres de quatre-vingt et quatre-vingt-dix.
Quant à l'hôpital parisien des Quinze-Vingt, peu de
gens se souviennent qu'il fut ainsi nommé par son fondateur
Saint Louis parce qu'il se composait de 300 lits (15 fois 20).
- Si, à la veille de la Révolution
1789 le système décimal l'emportait en pratique, en
revanche le système métrique fut une
révolution dans la Révolution. Les poids et mesures
variaient selon les pays et les provinces. En outre, chaque
produit avait son propre système d'emballage, de poids et
de mesure. C'est-à-dire qu'un produit se vendait dans tel
type de récipient et avec une unité de poids qui lui
était propre : une livre de pain n'avait pas le même
poids qu'une livre de farine.
- Certaines mesures tendaient naturellement
à l'unification en ce qu'elles avaient utilisé
l'étalon du corps humain. C'était évident
pour le pied, le pouce ou la brassée. Quant au journal, il
correspondait à la surface qu'un homme pouvait labourer en
un jour. Notons aussi que la lieue, qui correspondait le plus
souvent à 5 ou 6 kilomètres, désignant la
distance qu'un bon marcheur franchissait en une heure. C'est
d'ailleurs avec les mesures d'origine humaine que se manifesta le
désir d'une unification. On pensa ainsi au pied du Christ.
Sous les Carolingiens, on vit apparaître le pied de
Charlemagne puis, avec la restauration en France de
l'autorité monarchique, le pied du roi, mesures dont on
soupçonne bien le caractère arbitraire : on ne
connaissait ni la pointure du roi, ni celle de Charlemagne, et
encore moins celle du Christ (Quoique..., diraient ceux qui
croient en l'authenticité du Saint suaire...)
§ 2 - Le système métrique
décimal
- On le voit, le système décimal
métrique répondait à une
nécessité ressentie partout. Pour la France
l'unification du droits et des poids et mesure allait de pair avec
celle du droit. Voltaire se plaignait de ce que, en France, on
changeait plus souvent de coutume que de chevaux : il aurait
presque pu dire de même en ce qui concernait la façon
de mesurer et de peser.
- Au XVIIIe siècle une réforme du
système métrique impliquait nécessairement
une portée internationale. Il fallait donc que
l'unité soit une donnée de la nature. C'est pourquoi
on choisit, pour définir le mètre, la
dix-millionième partie du quart du méridien
terrestre. Certains avaient pensé au pendule battant la
seconde au niveau de la mer. Depuis, le mètre a fait
l'objet de d'autres
définitions d'un haut niveau
scientifiques. Le fameux mètre-étalon n'est plus
qu'une curiosité historique et le Pavillon de Breteuil
abrite le Bureau
international des poids et mesures (BIPM) lequel poursuit l'oeuvre des révolutionnaires
français dans une perspective de coopération
internationale ( le Pavillon de Breteuil est doté d'un
statut d'extra-territorialité et le BIPM a celui d'une
organisation intergouvernementale).
- On voit ainsi que la réforme des poids
et mesures fut une oeuvre de longue haleine. C'est entre 1789 et
1799 que naquit le nouveau système fondé sur trois
nouvelles unités : le mètre, le gramme et le litre,
système qui était en outre décimal en ce
qu'il suffisait de multiplier par 10 (par exemple,
décamètre, hectomètre, kilomètre) ou
de diviser par 10 (par exemple, décimètre,
centimètre, millimètre) pour passer à
l'unité supérieure ou inférieure.
- Malgré l'extraordinaire
simplicité du nouveau système, les poids et mesures
ne furent pas immédiatement bouleversés, tant en
France qu'à l'étranger. On avait sous-estimé,
en France comme partout, la force des usages locaux. Sur tous les
marchés français on pèse encore en livres. A
la fin du XIXe siècle, beaucoup de voyageur calculaient
encore leurs itinéraires en lieues. Et de nos jours, dans
les campagnes et les forêts, il n'est pas rare qu'on mesure
les champs en journaux et il est très fréquent que
l'unité de vente du bois coupé soit la "corde" ou le
"moule". En outre, l'imprimerie a toujours compté en points
et la joaillerie pesé en carats.A l'étranger le
système métrique fut adopté, parfois mieux
qu'en France (sur certaines routes, entre autres sur celle de
Veleta, le plus haut col d'Europe, il existe en Espagne des bornes
miriamétriques, tous les 10 kilomètres). Mais on ne
s'étonnera pas que la principale résistance vint de
l'Angleterre, dont l'influence se fit sentir aux Etats-Unis.
Aujourd'hui, la puissance scientifique et technologique de ceux-ci
fait que les anciennes mesures reviennent en France, où
l'on mesure désormais en pouce le matériel
informatique et les roues des véhicules. C'est
effectivement une régression de l'histoire scientifique.
D'ailleurs, il est arrivé plusieurs fois que les Etats-Unis
gaspillent des sommes (doublement) astronomiques en ratant des
entreprises spatiales, leurs programmes ayant confondu les milles
terrestres et les milles marins.

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